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CHAPITRE VII.

Comment par l’habileté de Bernard le Danois, et par le secours d’Hérold, roi des Danois, Louis, roi des Francs, fut fait prisonnier et retenu dans la ville de Rouen en une dure captivité.

CEPENDANT Bernard le Danois craignant qu’après retour le roi Louis ne s’unît avec le duc Hugues pour faire souffrir de plus grands maux aux Normands, envoya en secret des députés vers Hérold, roi des Danois, qui vivait encore à Cherbourg, l’invitant à rassembler les chevaliers de Coutances et de Bayeux pour faire une expédition sur terre, tandis que lui-même s’avançant avec une flotte ennemie irait dévaster la Normandie du côte de la mer, afin que pour ces motifs le roi Louis se rendît auprès de lui pour avoir une conférence, et qu’il lui fût possible par ce moyen de venger le sang de son ami Guillaume par le sang de ses ennemis. Le roi des Danois s’empressant d’exécuter ces instructions, mit ses navires en mer, fit élever ses voiles dans les airs, et poussé par un bon vent du nord aborda sur le rivage des salines de Courbon, où la rivière de Dive précipite ses eaux rapides dans la mer orageuse.

Cependant la renommée volant promptement, selon son usage, apporta aux oreilles des Francs la nouvelle que les Païens venaient d’occuper les rivages de la mer avec une grande quantité de navires. En outre Bernard le Danois et Raoul Tort expédièrent un messager au roi Louis pour lui annoncer [p. 89] ce fâcheux événement. Le roi, rassemblant une nombreuse armée, se rendit à Rouen en toute hâte. De là il fit inviter Hérold, roi des Danois, à venir le trouver au lieu appelé le gué d’Herluin, attendu qu’il desirait savoir de lui pour quel motif il venait dévaster les frontières de son royaume. Cette proposition plut infiniment au roi Hérold, qui aspirait vivement à venger la mort du duc Guillaume. Lors donc que les deux rois se furent réunis au jour fixé, et après qu’ils eurent long-temps discuté entre eux au sujet de la mort injuste du duc, un certain Danois apercevant parmi les autres Herluin, comte du château de Montreuil, pour l’amour duquel le duc avait été assassiné, et transporté par le zèle de son amitié, transperça aussitôt Herluin d’un coup de sa lance, et le renversa mort au même instant. Lambert, frère de celui-ci, et d’autres Francs, indignés de cette mort, s’encourageant les uns les autres, s’élancèrent aussitôt sur les Danois pour les combattre. Les Païens les reçurent, vigoureusement; et au milieu des fureurs de la guerre, ils envoyèrent dans l’enfer embrasé dix-huit seigneurs Francs et un grand nombre d’autres Francs, qu’ils frappèrent de leurs glaives. Les autres se hâtèrent de se cacher, et se dispersant de tous cotés, tremblant pour leur vie, allèrent chercher des refuges en divers lieux. Le roi Louis échappant aux mains du roi Hérold par la fuite rapide de son cheval, tomba au pouvoir d’un certain chevalier. Il fit à celui-ci toutes sortes de promesses pour n’être pas livré en trahison à son ennemi; et enfin le chevalier cédant aux larmes du roi le conduisit en secret et le cacha dans une certaine île de la Seine. Bernard le [p. 90] Danois en fut informé par des rapports, envoya aussitôt des satellites, et fit jeter le chevalier dans les fers. Forcé par le besoin de pourvoir à sa sûreté, le chevalier découvrit enfin malgré lui la retraite de celui qu’il voulait sauver, pour en recevoir une récompense. Le roi fut donc enlevé de cette île, conduit à Rouen par l’ordre de Bernard, et retenu sous une rude surveillance.


CHAPITRE VIII.

Comment la reine Gerberge demanda à son père Henri, roi d’au delà du Rhin, du secours contre les Normands, et n’en obtint pas; c’est pourquoi elle donna comme otages son fils et deux évêques, en échange du roi Louis, son époux.

OR la reine Gerberge, apprenant que son époux avait été pris par les Normands, fut glacée d’effroi, et, le cœur plein de consternation, alla en toute hâte auprès de Henri, roi d’au delà du Rhin, et qui était son père, le suppliant de rassembler une nombreuse armée, d’aller assiéger Rouen, et d’enlever le roi son époux de vive force. Le roi Henri, ayant entendu le récit de ce malheur, lui répondit qu’il était survenu au roi bien justement, puisqu’il avait criminellement manqué à la parole qu’il avait jadis jurée au duc Guillaume, en s’emparant de son fils: « Travaille, ma fille, lui dit-il encore, à délivrer ton mari avec l’aide des tiens; car dans ce moment il faut que je m’occupe de mes propres affaires. » La reine ayant entendu cette réponse de son père, [p. 91] retourna aussitôt en France sans avoir pu rien obtenir pour son entreprise. De là elle se rendit en suppliante auprès de Hugues-le-Grand, lui demandant d’enlever son mari aux Normands. Le duc Hugues, envoyant aussitôt Bernard de Senlis, appela les Normands à une conférence à Saint-Clair; et lorsqu’ils y furent tous réunis, et après qu’ils se furent long-temps disputés sur la restitution de la personne du roi, Hugues-le-Grand dit enfin: « Rendez-nous notre roi et recevez en échange son fils, sous la condition que vous reviendrez ici en temps opportun, afin que nous puissions conclure un solide traité de paix. » Ces paroles étant agréées des Normands, ils reçurent des otages en échange du roi, savoir son fils et deux évêques, Hildegaire, évêque de Beauvais, et Gui, évêque de Soissons. Les arrangemens étant ainsi conclus, le roi, joyeux de sa délivrance, retourna à Laon, et les Normands se rendirent à Rouen.