LE roi Othon, qui s’avançait à pas lents avec le roi Louis et Arnoul de Flandre, au milieu des légions des chevaliers, étant arrivé pour assiéger la ville, reconnut qu’elle était imprenable, et en même temps apprenant la mort de son neveu, il commença à délibérer secrètement avec les siens pour livrer Arnoul aux Normands, et tint conseil dans l’église de Saint-Pierre et Saint-Ouen, laquelle est située dans le faubourg de la ville. Le lendemain, saisi par la peur, il résolut en ce même lieu de repartir. Mais Arnoul [p. 95] ayant eu vent de ce projet de trahison, fit replier ses pavillons et ses tentes, rechargea ses bagages, et, au milieu du silence de la nuit, partit en hâte avec toute son armée, laissant en proie à une grande frayeur ses autres compagnons, tout épouvantés par le fracas que faisaient les chevaux en partant. Au point du jour, Othon et Louis s’étant levés, et ayant appris la fuite d’Arnoul, reprirent aussitôt la route par laquelle ils étaient arrivés, et abandonnèrent le siége. Mais à peine furent-ils partis, que les Normands se lancèrent à leur poursuite et les firent succomber sous leurs glaives; tellement que sur toutes les routes on les trouvait étendus par terre comme des moutons. La plupart d’entre eux, errant de tous côtés dans les bois et à travers des champs, furent faits prisonniers et disséminés dans tout le territoire de Normandie. Telle fut l’issue de l’entreprise d’Othon, empereur des Germains ou des Romains. Telle fut aussi la fin du roi Louis, qui peu de temps après, et à la suite de beaucoup de chagrins, quitta sa dépouille mortelle [9]. En ce temps encore, Gunard, archevêque de Rouen, étant mort, Hugues devint son successeur.
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CHAPITRE XII.
Comment Hugues-le-Grand, sur le point de mourir, plaça son fils Hugues sous la protection du duc Richard; et comment ce même duc prit pour femme Emma, fille de Hugues, après la mort de celui-ci.
ENFIN le duc Hugues, fatigué par le poids des années, et voyant approcher son dernier jour, appela auprès de lui les grands de son duché, et, de leur avis, s’occupa [10] à placer son fils nommé Hugues sous la protection du duc Richard, alors brillant de tout l’éclat de la jeunesse, afin que, mis en sûreté avec un tel appui, ledit Hugues ne pût succomber aux artifices de ses ennemis. Après la mort de Hugues, le duc Richard ayant emmené sa fille Emma de la maison paternelle, comme il l’avait promis auparavant, la conduisit dans les murs de Rouen avec les plus grands honneurs et au milieu des réjouissances, et s’unit à elle par les liens du mariage [11].
CHAPITRE XIII.
Quels conseils Thibaut, comte de Chartres, donna à la reine Gerberge contre le duc Richard; et comment ces artifices furent révélés au duc par deux chevaliers de Thibaut même.
CEPENDANT quelques querelles s’étant élevées, Thibaut, comte de Chartres, commença à devenir ennemi du duc Richard, et commit des ravages sur son [p. 97] territoire. Lorsqu’il fut informé de ces entreprises téméraires, le duc les réprima avec la vigueur qui convenait à un tel homme. Alors Thibaut voyant bien que ses entreprises ne pourraient réussir au gré de ses espérances, essaya d’adresser à la reine Gerberge des paroles de malveillance contre le duc Richard, cherchant à lui persuader que, tant que ce duc vivrait, le roi Lothaire son fils ne pourrait jamais posséder en paix le royaume des Francs, et qu’en conséquence il était urgent qu’elle fît les plus grands efforts pour chasser de son pays un si redoutable ennemi. La reine, ajoutant foi à ces paroles, envoya aussitôt un député à Brunon, archevêque et duc de Cologne, son frère, l’invitant à porter secours à son neveu et à faire tous ses efforts pour trouver quelque moyen de se saisir de la personne du duc Richard, le plus mortel ennemi du royaume des Francs. Immédiatement après ce message, Brunon envoya au duc un certain évêque, chargé de l’engager à se rendre dans le pays d’Amiens pour y avoir une conférence avec l’archevêque, qui desirait le réconcilier avec le roi, et mettre le royaume des Francs sous sa protection. Séduit par ces paroles artificieuses, le duc se disposa promptement à se rendre au lieu où l’appelaient les plus chères espérances. Comme il s’était mis en marche, il rencontra deux chevaliers de Thibaut; l’un d’eux lui dit: « O le plus illustre des hommes, où diriges-tu tes pas? Veux-tu être duc des Normands, ou bien en dehors de ta patrie, gardeur de moutons? » Après ces mots, il se tut, et le duc lui dit: « De qui êtes-vous chevaliers? » — Et l’autre lui répondit: « Que t’importe de qui nous sommes chevaliers? Ne sommes-nous [p. 98] pas tes chevaliers? » Le duc reconnaissant aussitôt que ces paroles ne pouvaient lui être adressées que pour lui donner un avis salutaire, et afin qu’il en profitât selon la nécessite, prit congé de ces chevaliers en leur rendant honneur, et, en témoignage de sa reconnaissance, il donna à l’un une épée brillante, dont la poignée en or pesait quatre livres, et à l’autre un bracelet de l’or le plus pur et pesant le même nombre de livres: ensuite il revint en toute hâte sur ses pas et rentra à Rouen sain et sauf. Ainsi trompé dans son attente, Brunon retourna chez lui, après que les artifices de sa méchanceté eurent été découverts.