CHAPITRE XIII.
Comment le duc Richard prit pour femme Judith, sœur de Geoffroi, comte des Bretons, et des enfans qu’il en eut.
CEPENDANT le duc Richard, vivement desireux d’avoir des successeurs, ayant appris que le comte des Bretons, Geoffroi, avait une sœur nommée Judith, parfaitement belle de corps, et recommandable par toutes sortes de bonnes qualités, la fit demander en mariage par ses députés. Or Geoffroi, fort empressé de hâter l’accomplissement de ce projet, fit préparer toutes les choses nécessaires pour un si grand événement, et accompagna sa sœur jusqu’aux environs du mont Saint-Michel. Là le duc la reçut avec tous les honneurs convenables, et s’unit à elle d’un légitime nœud. Dans la suite des temps il en eut trois fils, savoir, Richard, Robert et Guillaume, qui dans son adolescence prit l’habit de moine à Fécamp, et autant de filles dont l’une, nommée Adelise, fut mariée à Renaud, comte de Bourgogne, et lui donna deux fils Guillaume et Gui. Une autre fille de Richard épousa Baudouin de Flandre, et la troisième mourut vierge, étant déjà grande. Long-temps après le [p. 129] comte Geoffroi s’étant rendu à Rome pour y faire ses prières, laissa toute la Bretagne et ses deux fils, savoir, Alain et Eudes, sous la protection du duc Richard. Après avoir visité la demeure des saints, il se remit en route pour rentrer dans sa patrie; mais la mort l’empêcha d’y arriver.
CHAPITRE XIV.
Comment Robert, roi des Francs, aidé du duc Richard, rendit à Bouchard le château de Melun [12].
EN ce temps, tandis que Bouchard, comte du château de Melun, résidait à la cour du roi des Francs, un certain sien chevalier, nommé Gautier, aveuglé par des présens, lui ravit en fraude son château, et le livra par une trahison secrète au comte Eudes. Or le roi, lorsqu’il apprit cette nouvelle, manda en toute hâte au comte Eudes qu’il eût à se dessaisir de plein gré du château dont il s’emparait injustement. Mais lui, se fiant en la forte position de ce lieu, que la Seine entourait de ses eaux, répondit aux députés du roi que tant qu’il serait vivant il ne le rendrait à personne. Le roi, extrêmement irrité de ces paroles, appela à une conférence Richard duc de Normandie, lui raconta ce qui le faisait rougir de honte, le suppliant par sa très-gracieuse fidélité de venir à son secours, afin qu’il ne fût pas ainsi livré en proie aux insolences des siens. Or le duc, ne pouvant souffrir le déshonneur de ce bon roi, rassembla une armée [p. 130] merveilleusement grande, se rendit aussitôt devant Melun, et l’assiégea de l’un des côtés du fleuve, tandis que le roi prenait positon sur l’autre rive. Ainsi attaqué de deux côtés, le château fut le jour et la nuit incessamment ébranlé, comme par une tempête, par les machines et les engins de guerre. Enfin les habitans, voyant bien qu’ils ne pourraient résister aux efforts violens de tels ennemis, livrèrent au duc l’orgueilleux rebelle, ouvrirent ensuite leurs portes, et reçurent le duc avec les siens. Le duc épargna la multitude, et envoya tout aussitôt le traître au roi Robert, lui mandant de faire venir des chevaliers, pour retenir le château dans sa fidélité. Le roi, fort réjoui de cette nouvelle, restitua sur-le-champ le château à Bouchard, et ordonna de pendre à une potence le traître et sa femme, leur rendant ainsi le juste prix de leur rébellion. Après cela, le duc Richard, ayant convenablement terminé cette affaire, s’en retourna chez lui, emportant la bénédiction royale. A cette époque les Normands étaient accoutumés à mettre toujours en fuite leurs ennemis, et à ne tourner le dos devant personne.