Comment avec le secours du duc Richard, le roi des Francs, Robert, prit possession, malgré les Bourguignons, du duché de Bourgogne, que le duc Henri lui avait laissé eu mourant.

TROIS années s’étant écoulées après ces événemens, le duc des Bourguignons, Henri, mourut sans laisser [p. 131] d’enfans, et institua Robert, roi des Francs, héritier de son duché. Or les, Bourguignons, dans l’excès de leur orgueil, refusèrent de le reconnaître, et allèrent à Auxerre chercher Landri, comte de Nevers, pour l’exciter à la rébellion. Empressé de réprimer les efforts de leur témérité vaniteuse, le roi Robert, appelant auprès de lui le duc Richard avec une nombreuse armée de Normands, alla assiéger Auxerre jusqu’à ce qu’il eût soumis à sa domination et Landri et la ville, et qu’il en eût reçu des otages. Etant parti de ce lieu, il se rendit devant le château d’Avalon pour l’assiéger, et y dressa son camp. Il l’attaqua pendant trois mois avec une grande vigueur; et enfin la Bourgogne ayant été dévastée, les habitans du château, forcés par le défaut de solde, et cédant aux avis et aux sommations du duc, rendirent la place au roi des Francs. Ces affaires ainsi bien terminées, le roi envoya des gardiens dans tous les châteaux, confia le duché de Bourgogne à Robert son fils, et se reposa après avoir ainsi réprimé l’insolence des rebelles. De là le roi retourna en France, et le duc en Normandie avec tous les siens.


CHAPITRE XVI.

Comment Renaud, comte des Bourguignons, d’outre-Saône, épousa la fille du duc Richard, Adelise.

INFORMÉ par la renommée des œuvres merveilleuses du duc, Renaud, comte des Bourguignons, d’outre-Saône, lui envoya des députés pour lui [p. 132] demander en mariage sa fille nommée Adelise; l’ayant obtenue, il l’emmena de la maison paternelle, la conduisit avec de grands honneurs en Bourgogne, et l’associa à sa couche, selon le rit chrétien. Mais long-temps après, quelques sujets de querelle s’étant élevés, Renaud tomba par artifice entre les mains d’un certain comte de Châlons, nommé Hugues, et fut jeté dans une dure prison et chargé de chaînes pesantes. Le duc, aussitôt qu’il apprit cet indigne traitement, envoya en toute hâte des députés à Hugues, lui mandant qu’il eût à rendre la liberté à son gendre, sans aucun délai et pour l’amour de lui. Mais Hugues fit peu de cas du message du duc; et non seulement il refusa de rendre Renaud, mais il augmenta en outre le nombre de ses gardiens, et ordonna de veiller plus sévèrement sur lui. Ces faits ayant été rapportés au duc, il commanda sur-le-champ à son fils Richard de rassembler une armée de Normands, d’aller en Bourgogne, et de faire tous ses efforts pour venger cette insulte d’une manière terrible. Le jeune homme se chargea avec empressement d’exécuter les ordres de son père, et fit toutes les dispositions nécessaires pour une si grande entreprise; ensuite, tel qu’une tempête pleine de violence, il sortit de son pays, renversant tout devant lui; et ayant fait sa route avec une multitude innombrable de Normands, il envahit la Bourgogne, et investit le château de Mélinande. Or les habitans de ce lieu, se fiant à la solidité de leur forteresse, commencèrent pour leur malheur à provoquer leurs ennemis à coups de flèches et de traits: mais les Normands, animés de la plus cruelle fureur, assaillirent le château de tous côtés avec une [p. 133] extrême impétuosité, s’en emparèrent sans différer, le renversèrent et le livrèrent aux flammes, brûlant aussi les hommes, les femmes et les petits enfans. De là ils dirigèrent leur marche vers la ville de Châlons, et incendièrent tout le territoire. Alors Hugues, reconnaissant qu’il n’avait aucun moyen de résister à une si redoutable armée, portant sur ses épaules une selle de cheval, vint se rouler aux pieds du jeune Richard, implorant, en suppliant, son pardon pour l’excès de sa témérité. Ayant reçu ce pardon, il rendit Renaud, livra des otages, et s’engagea par serment envers le duc Richard à se rendre à Rouen, pour lui donner satisfaction. Ayant ainsi mis fin à son entreprise selon ses desirs, le jeune Richard retourna auprès de son père avec les siens.


CHAPITRE XVII.

Comment le duc Richard, se trouvant à toute extrémité, remit son duché à Richard, son fils aîné.

LE duc Richard, quoiqu’il se fût constamment illustré en tous lieux par les actions les plus éclatantes, demeura cependant toujours fidèle serviteur du Christ; tellement qu’on l’appelait à bon droit le père très-tendre des moines et des clercs, et le protecteur infatigable des pauvres. Honoré par ces vertus et par d’autres semblables, il commença à être violemment accablé d’une maladie de corps. Ayant donc convoqué à Fécamp Robert l’archevêque et tous [p. 134] les princes Normands, il leur annonça qu’il était déjà entièrement détruit. Aussitôt, dans tous les appartemens de la maison, tous furent saisis d’une douleur intolérable. Les moines et les clercs se lamentaient tristement, sur le point de devenir orphelins d’un père si chéri; dans les carrefours de la ville, des mendians se livraient à la désolation, en perdant leur consolateur et leur pasteur. Enfin ayant appelé son fils Richard, il le mit à la tête de son duché, après avoir consulté des hommes sages, et donna à Robert son frère le comté d’Hiesmes, afin qu’il pût être en état de rendre à son frère le service qu’il lui devait. Ayant ensuite fait d’un cœur ferme toutes ses dispositions pour les choses qui se pouvaient rapporter au service de Dieu, l’an 1026 de l’Incarnation du Seigneur, il dépouilla l’enveloppe de l’homme, et entra dans la voie de toute chair, régnant Notre Seigneur Jésus-Christ, dans la divinité de la majesté du Père, et dans l’unité du Saint-Esprit, aux siècles des siècles. Amen!