Quelque temps s’étant écoulé après cette dédicace, le vénérable père Herluin commença à être entièrement privé de l’usage de tous ses membres; et longtemps avant la révolution d’une année, à partir du même jour, il obtint ce qu’il avait desiré. En effet, le vingtième jour du mois d’août suivant, un jour de dimanche, Herluin se coucha dans son lit. Les frères ayant tenu l’assemblée du soir, à la fin de la journée et des offices du jour, il atteignit après une heureuse course au terme de la vie humaine, à l’approche de la nuit qui précédait le jour du dimanche, et le vingt-sixième jour d’août. On lui éleva dans le chapitre un monument destiné à rappeler à jamais ses bonnes actions à la postérité. Tous ceux qui ont droit de se rassembler en ce lieu pour s’entretenir de leurs travaux spirituels, y trouvent ainsi [p. 156] présent le souvenir de celui qui, devenu de puissant seigneur religieux, d’homme infiniment adonné au monde, homme complétement spirituel, fut le premier fondateur et abbé de ce monastère et de son ordre.

Epitaphe d’Herluin.

« Cette pierre couvre celui qui s’étant fait moine de laïque qu’il était, avait construit tous les édifices que tu vois autour de toi. Agé de trois fois onze ans et de sept années encore, il ignorait la grammaire, et depuis il est mort savant. Il passa quatre fois onze années dans la vie du couvent, employant pieusement toutes ses journées. Quand Phébus a paru pour la neuvième fois sous la constellation de la Vierge, il est parti, terminant à la fois la journée et la semaine. Si quelqu’un s’informe de son nom, il s’appelait Herluin, et que Dieu lui accorde dans la compagnie des saints tout ce qui appartient à ceux-ci! »

Autre Epitaphe.

« Toi qui vois ce tombeau, connais par ses mérites celui qui y est enseveli. C’est être sur le chemin de la vertu que d’apprendre quel il fut lui-même. Jusqu’à ce qu’il fût parvenu à l’âge de quatre fois dix années, il dédaigna par amour du siècle les choses qui se rapportent à Dieu. Mais alors changeant de rôle, de chevalier du monde il se fit subitement chevalier du Christ, et de laïque moine. Là, selon l’usage des Pères, réunissant une société [p. 157] de frères, il les gouverna et les nourrit avec la sollicitude convenable. Tout autant d’édifices que tu en vois, il les fit construire à lui seul, bien moins par ses richesses que par les mérites de sa foi. Les lettres qu’il avait ignorées dans son enfance, il les apprit par la suite, tellement que le savant avait peine à l’égaler, lui qui avait été ignorant. La mort, dans ses rigueurs, l’a enlevé à nos larmes le vingt-cinquième jour du sixième mois. C’est ainsi, ô père Herluin, que tu es monté en triomphe dans les demeures célestes, selon qu’il nous est permis de le croire, à raison de tes mérites. »

Ainsi donc le vénérable père Herluin mourut le 26 août, dans la quatre-vingt-quatrième année de son âge, et la quarante-quatrième année de sa profession de moine, et quelques jours après, Anselme, qui était alors prieur du même lieu, fut élu abbé en sa place. Combien celui-ci fut rempli de religion et de sagesse, c’est ce que reconnaîtra aisément quiconque lira le livre qui a été écrit sur sa vie. Cet homme respectable a composé lui-même plusieurs écrits dignes de vivre dans la mémoire des hommes, et dont voici la nomenclature.

Tandis qu’il était encore prieur dans le couvent du Bec, il composa trois traités, l’un sur la Vérité, le second sur le Libre Arbitre, le troisième sur la Chute du Diable. Il en a écrit aussi un quatrième intitulé du Grammairien, dans lequel il répond au disciple qu’il représente discutant avec lui, et lui propose et résout ensuite beaucoup de questions de dialectique. Il a fait un cinquième livre, qu’il a appelé le [p. 158] Monologue. Dans celui-ci, en effet, il parle seul et avec lui même, cherche et découvre par des raisonnemens entièrement neufs ce que c’est que le sentiment de la véritable foi en Dieu, et prouve et établit d’une manière invincible que ce sentiment est tel qu’il l’expose, et non autrement. Il a composé un sixième livre, qui, bien que petit, est très-grand par l’importance des sentences et des méditations infiniment ingénieuses qu’il contient; il l’appela Proslogion, car dans cet ouvrage c’est toujours à lui-même ou à Dieu qu’il s’adresse. Son septième livre contient des lettres écrites à diverses personnes, auxquelles il répond sur leurs affaires, ou mande les choses qui l’intéressaient personnellement. Il a composé un huitième écrit sur l’Incarnation du Verbe. Cet ouvrage, exécuté dans le style épistolaire, fut dédié et adressé à Urbain, souverain pontife de la sainte Eglise romaine. Son neuvième écrit est intitulé Cur Deus homo, pourquoi Dieu s’est-il fait homme? Le dixième traite de la Conception de la Vierge. Le onzième contient des discours adressés à divers saints, et beaucoup de gens appellent cet ouvrage les Méditations. Ceux qui le liront reconnaîtront sans peine à quel point la mansuétude des habitans des cieux avait pénétré dans le fond du cœur d’Anselme. Dans son douzième et dernier écrit, il a exposé comment procède le Saint-Esprit. Ce livre est une réfutation de la doctrine exposée par les Grecs dans le concile de Bari, lorsqu’ils écrivent que le Saint-Esprit procède du Fils. Ayant pris texte de là, Anselme composa son livre sur la demande d’Ildebert, évêque du Mans. Et puisque j’ai déjà donné ces détails au sujet de cet homme [p. 159] vénérable, il me paraît à propos d’ajouter quelques mots sur l’histoire de sa vie.

Anselme donc était né de nobles parens dans la ville d’Aost, située sur les confins de la Bourgogne et de l’Italie. Voyageant de lieux en lieux pour étudier les lettres, il arriva en Normandie et de là au monastère du Bec, où à cette époque le grand Lanfranc dont j’ai déjà parlé remplissait l’office de prieur. Ayant étudié auprès de celui-ci, et avec ses autres écoliers, tant les lettres divines que celles du siècle, d’après les exhortations et les conseils de Lanfranc, Anselme se fit moine au Bec, à l’âge de vingt-sept ans, et y vécut trois ans, enfermé dans le cloître et sans aucune distinction. Lorsque le susdit Lanfranc fut devenu archevêque de Cantorbéry, Anselme fut prieur du monastère du Bec durant quinze années. Il fut ensuite abbé de ce même couvent, pendant quinze ans, après la mort du vénérable Herluin, de pieuse mémoire, premier abbé de ce lieu. De là Anselme fut appelé à l’archevêché de Cantorbéry, après la mort du vénérable Lanfranc, et le gouverna durant seize années. Pendant la dix-septième année de ses fonctions d’archevêque, la quarante-neuvième de sa profession de moine, et la soixante-seizième de son âge, il sortit de ce monde, le 21 avril, quatre jours avant la cêne du Seigneur, car cette même année le jour de Pâques fut le vingt-cinquième jour d’avril.

Après avoir anticipé sur le cours de mon récit pour rapporter ces détails au sujet du fondateur du monastère du Bec, le vénérable Herluin, dont le nom ne doit être prononcé qu’avec respect, et de son [p. 160] successeur Anselme, homme très-illustre pour toutes les choses divines, je reprends maintenant l’histoire des faits et gestes des ducs de Normandie, interrompue par cette digression.