L’église qu’il avait bâtie ayant été consacrée par [p. 149] l’évêque de Lisieux, Herbert, Herluin coupa sa chevelure, et déposant l’habit séculier, reçut de ce même pontife le saint habit de religieux, s’étant déjà montré à travers tant de périls vaillant chevalier du Christ. Deux des siens se courbèrent avec lui sous le joug du même ordre. Après cela ayant été consacré prêtre par le même évêque, et plusieurs autres frères s’étant soumis à son autorité, il devint leur abbé. Ceux dont il avait reçu la direction, il les gouverna avec beaucoup de sévérité, et à la manière des anciens pères. Vous les eussiez vus, après l’office de l’église, l’abbé portant sur sa tête des semences, en ses mains un rateau ou un sarcloir, marcher en avant pour aller aux champs, et tous les moines travailler toute la journée à l’œuvre de l’agriculture. Les uns nettoyaient les ronces et les épines d’un champ, les autres transportaient du fumier sur leurs épaules et le répandaient sur la terre. Ceux-ci sarclaient, ceux là semaient, nul ne mangeait son pain dans l’oisiveté. A l’heure de la célébration d’un office dans une église, tous s’y rendaient. Leur nourriture journalière était du pain de fleur de froment, et des herbes avec de l’eau et du sel. Ils ne buvaient que de l’eau bourbeuse, car à deux milles à la ronde il n’y avait aucune source.

La noble mère d’Herluin se consacra aussi en ces lieux au même service pour l’amour de Dieu, et ayant donné à Dieu tous les biens qu’elle possédait, elle remplit les fonctions de servante, lavant les hardes des serviteurs de Dieu, et faisant avec le plus grand soin les œuvres les plus basses qui lui étaient commandées.

[p. 150] Au bout de quelque temps Herluin fut invité par une vision à abandonner ces champs solitaires, où l’on manquait absolument de toutes les ressources nécessaires et convenables, et à transporter sa résidence en un lieu qui lui appartenait, qui a reçu le nom de Bec, d’un ruisseau qui coule auprès, et situé à un mille du château que l’on appelle Brionne. Ce lieu est lui-même au milieu de la forêt de Brionne, au fond d’une vallée enfermée de tous côtés par des montagnes couvertes de bois, et offre toutes sortes de commodités pour les besoins de l’homme. Il y avait une grande abondance de bêtes fauves, tant à cause de l’épaisseur des bois que de l’agrément de ce petit ruisseau. Au surplus on n’y trouvait que trois maisons de meuniers et une habitation assez petite.

Ayant en peu d’années construit et consacré une assez grande église, Herluin bâtit ensuite avec des pièces de bois un couvent dans lequel il voulut que, selon l’usage de son pays, les frères habitassent, sans jamais en sortir. Mais les nombreuses querelles qui s’élevaient souvent dans l’intérieur ne tardèrent pas à l’affliger, et à le tourmenter grandement. Il n’était pas homme à pouvoir demeurer dans le couvent, pour arranger ces difficultés, car la nécessité de pourvoir à toutes les dépenses le forçait à habiter en dehors. Après qu’il eut bien souvent imploré l’assistance de Dieu à ce sujet, enfin la miséricorde du Seigneur vint à son aide, et lui prêta un secours qui fut suffisant pour tout ce qu’il avait à faire.

Il y avait un certain homme, né en Italie, et nommé Lanfranc, que tout le pays Latin honore avec toute [p. 151] l’affection qui lui est due, pour avoir rendu à la science son antique éclat. La Grèce elle-même, maîtresse de toutes les nations dans les études libérales, écoutait avec plaisir et admirait ses disciples. Cet homme étant sorti de son pays, conduisant à sa suite beaucoup d’écoliers de grand nom, arriva en Normandie. Il se rendit au monastère du Bec, plus pauvre alors et plus obscur que tout autre. Par hasard en ce moment l’abbé était occupé à construire un four, et y travaillait de ses propres mains. Lanfranc, rempli d’admiration et d’amour pour l’humilité de son ame et la dignité de ses discours, se fit moine en ce même lieu.

Il vécut ainsi durant trois années solitaire, ne voyant point les hommes, se réjouissant d’en être ignoré, inconnu de tous, à l’exception de quelques personnes avec qui il causait de temps en temps. Mais enfin, lorsque ce fait fut connu, la renommée le répandit en tous sens, et la très-grande réputation de cet homme fit bientôt connaître dans toute la terre et le monastère du Bec et l’abbé Herluin. Des clercs, des fils de ducs, des maîtres très-renommés des écoles de latinité, de puissans laïques, des hommes d’une grande noblesse accoururent de toutes parts. Plusieurs d’entre eux, pour l’amour de Lanfranc, firent don à cette même église de beaucoup de terres. Aussitôt le monastère du Bec se trouva riche en ornemens, en propriétés, en personnes nobles et honorables. A l’intérieur, la religion et la science firent de grands progrès; à l’extérieur, on commença à avoir en grande abondance toutes les choses nécessaires à la vie. Celui qui en commençant à fonder son [p. 152] couvent n’avait pas eu assez de terrain pour les maisons dont il avait besoin, se trouva en peu d’années avoir un domaine qui s’étendait à plusieurs milles.

Bientôt le nombre des habitans s’étant fort accru, il arriva ce que le Seigneur a dit par la bouche du prophète Isaïe: « Ce lieu est trop étroit pour moi, fais-moi de la place, afin que je puisse y habiter. » Comme déjà les maisons ne pouvaient plus contenir la quantité de frères qui s’y étaient assemblés, et comme en outre le couvent se trouvait dans une position insalubre pour les habitans, le vénérable Lanfranc commença à proposer à l’abbé Herluin de s’occuper de la construction d’un plus grand monastère et de toutes ses dépendances, Mais Herluin redoutait la proposition seule d’une si grande entreprise; car il était déjà avancé en âge, et se défiait beaucoup de ses forces. Comme donc il ne voulut y consentir en aucune façon, le presbytère du monastère vint à s’écrouler par la volonté divine; et enfin vaincu, mettant en Dieu ses plus fermes espérances, se confiant beaucoup aussi dans l’assistance de son conseiller, par qui lui étaient survenus toutes sortes de biens, l’abbé entreprit d’élever de nouvelles constructions dans un site beaucoup plus sain, savoir, un monastère et des dépendances, ouvrage très-grand et très-majestueux, d’une beauté supérieure à celle de beaucoup d’autres abbayes bien plus riches. Pour entreprendre une si grande œuvre, l’abbé ne compta point sur ses ressources, lesquelles étaient infiniment modiques, mais il mit toute sa confiance en Dieu; et Dieu, lui accordant toutes choses, le combla tellement, que depuis le jour où l’on jeta les premières fondations jusqu’à [p. 153] celui où l’on posa la dernière pierre, il ne manqua jamais ni de matériaux ni d’argent.

Après un intervalle de trois années, et lorsque la basilique seule n’était pas encore entièrement terminée, le vénérable Lanfranc, qui dirigeait l’entreprise de cette œuvre, cédant aux vives instances de son seigneur et des grands de Normandie, fut fait abbé de l’église de Caen. Dans le même temps Guillaume, duc des Normands, envahissant le royaume d’Angleterre, qui lui appartenait par droit d’héritage, soumit par les armes cet empire rebelle aux lois qu’il voulut lui imposer. Il appliqua ensuite tous ses soins à l’amélioration du sort des églises. De l’avis et sur la demande du souverain pontife de toute la Chrétienté, Alexandre, homme très-distingué par ses vertus et sa science, et du libre consentement de tous les grands du royaume d’Angleterre et du duché de Normandie, le roi Guillaume prit à ce sujet la résolution la meilleure et la seule praticable, et choisit pour conduire cette grande affaire le docteur ci-dessus nommé. Cédant à de nombreux motifs, Lanfranc se rendit donc en Angleterre, et reçut le gouvernement de l’église de Cantorbéry, à laquelle est attribuée la primatie des îles au delà de la mer. Enrichi d’une grande étendue de terre, possédant en outre beaucoup d’or et d’argent, Lanfranc accomplissant le commandement que l’on trouve dans l’Exode: « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre, » se montra rempli de toutes sortes de bontés pour son père spirituel et pour l’Eglise sa mère. La grande restauration de l’établissement ecclésiastique dans toute l’étendue du pays montre assez quels furent dans la [p. 154] suite les heureux fruits de ses soins en Angleterre. L’ordre des moines, qui était complètement tombé dans la dissolution des laïques, fut réformé et rentra dans la bonne discipline des couvens. Les clercs furent contenus dans les règles canoniques, et toutes les folies des coutumes barbares ayant été interdites, le peuple fut dirigé dans la bonne voie pour croire et juger. De diverses parties du monde il se forma auprès de Lanfranc une réunion d’hommes très-nobles et très-bons, tant clercs que laïques, dont le nombre s’élevait à plus de cent.

La nouvelle église cependant n’était pas encore consacrée, car elle attendait que celui par les conseils et les secours duquel elle avait été fondée et terminée pût célébrer lui-même cette cérémonie, pour laquelle elle adressait à Dieu d’instantes prières; et Dieu, qui s’était montré en toutes choses rempli de bontés pour elle, lui accorda en ce point aussi l’accomplissement de ses vœux, et réalisa toutes ses espérances. L’église fut consacrée par celui qu’elle desirait, avec une magnificence beaucoup plus grande qu’elle n’eût pu le prétendre.

Le 23 octobre, et l’an 1087 de l’Incarnation du Seigneur, Lanfranc, souverain pontife des peuples habitant au delà de la mer, et vénérable à toute la sainte Eglise, arriva en ces lieux pour mettre la dernière main, par la consécration, à l’église qu’il avait commencée par l’inspiration de Dieu, et dont il avait posé de sa propre main la seconde pierre lors de la construction des fondations. Tous les évêques, abbés, et autres hommes religieux de la Normandie, y assistèrent. Les grands du royaume y furent aussi [p. 155] présens. Le roi, retenu par d’autres affaires, ne put s’y rendre. La reine Mathilde y fût allée volontiers si elle n’en eût été empêchée par ses royales occupations: elle y assista cependant par les dignes témoignages de sa libérale munificence. Le roi des cieux ne voulut pas permettre qu’un roi de la terre mît la dernière main à une œuvre de sa grâce, se réservant à lui seul toute la joie de la consommation de ce travail, par lequel s’éleva dans l’espace de seize années, aux seuls frais des pauvres, un monastère pourvu de toutes ses dépendances, ouvrage très-grand et très-beau. Des princes très-illustres du royaume de France, un grand nombre d’autres seigneurs du même royaume, des clercs et des moines venus de toutes les provinces voisines, assistèrent aussi à cette cérémonie.