LE comte des Bretons, Alain, transporté par son orgueil, voulut aussi tenter dans son audace de se soustraire au service qu’il devait au duc Robert. Mais celui-ci leva contre lui une armée innombrable, et construisit non loin de la rivière du Coesnon un château qu’il appela Carroc, et qu’il destina à protéger les frontières de la Normandie et à réprimer l’insolence de son orgueilleux adversaire. De là il envahit la Bretagne, et livra aux flammes dévorantes tout le comté de Dol. A la suite de cette brillante expédition, il rentra en Normandie, chargé d’un immense butin. Or, après son départ, Alain desirant se venger de l’insulte qu’il avait reçue, marcha sur ses traces avec une grande armée, dans l’intention de ravager le comté d’Avranches. Mais Nigel et Alfred surnommé le Géant, chargés de la défense du château d’Avranches, marchèrent avec leurs hommes à la rencontre d’Alain, et lui ayant livré bataille, ils firent un si grand carnage des Bretons, qu’on les voyait tous étendus comme des moutons, soit dans la plaine, soit sur les rives du Coesnon. Alain retournant tristement chez lui, rentra à Rennes couvert de honte.
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CHAPITRE IX.
De l’abbaye du Bec, de son premier abbé et fondateur, le vénérable Herluin, et de son successeur Anselme.
VERS le même temps, c’est à savoir l’an 1034 de l’Incarnation du Seigneur, le seigneur abbé Herluin, abandonnant la vie du siècle à l’âge de quarante ans, reçut le saint habit de religieux de l’évêque de Lisieux Herbert, et fut ensuite ordonné prêtre et institué abbé par ce même évêque. Ce fut là l’origine du monastère du Bec. Mais puisque nous avons fait mention de cet illustre père, il nous paraît convenable d’insérer dans ces pages, pour les transmettre à la postérité, des détails un peu plus circonstanciés sur cet homme et sur l’église qu’il fonda.
Son père tirait son origine de ces Danois qui les premiers conquirent la Normandie, et sa mère était liée de proche parenté avec les ducs de la Gaule Belgique, que les modernes appellent le pays de Flandre. Son père s’appelait Ansgot, et sa mère Héloïse. Gilbert, comte de Brionne, petit-fils de Richard Ier, duc de Normandie, par son fils le prince Godefroi, fit élever Herluin auprès de lui, et le chérissait particulièrement entre tous les seigneurs de sa cour. Il était habile dans le maniement des armes, et se montrait doué d’un grand courage. Toutes les plus grandes familles de la Normandie le comptaient parmi les chevaliers d’élite et le célébraient pour ses connaissances dans toutes les affaires de chevalerie et pour [p. 147] l’élégance de sa personne. Il détournait son cœur de tout ce qui est malhonnête, et recherchait avec ardeur tout ce qui est honorable et digne d’éloges dans les cours. Il ne pouvait supporter de n’être pas le plus distingué parmi tous ses compagnons d’armes dans les affaires, soit intérieures, soit de chevalerie. Par tous ces motifs, non seulement il avait obtenu la bienveillance particulière de son seigneur, mais en outre il s’était fait un nom honorable, et avait familièrement accès auprès de Robert, duc de tout le pays, et auprès des seigneurs des contrées étrangères.
Dans cette position très-agréable, Herluin avait déjà dépassé l’âge de trente-sept ans, lorsqu’enfin son cœur saisi de crainte commença à être embrasé de l’amour divin, à se détacher de l’amour du monde, et à se refroidir de plus en plus et de jour en jour. Détournant les yeux des choses extérieures pour les porter sur lui-même, il allait plus souvent à l’église, priait dévotement, et souvent fondait en larmes. Négligeant les intérêts de la terre, déjà il allait moins souvent à la cour; et même il n’y était plus retenu que par le seul desir de pouvoir partager ses biens avec Dieu. Il y parvint, arrachant le consentement de son seigneur à force d’instances, et lui-même fit passer sous la domination de Herluin, et mit à son service tout ce que possédaient, en vertu de leurs droits paternels, ses frères, qui étaient nés dans la même dignité que lui. Mais comme il était plus grand et plus véritablement noble que ses frères, on ne trouva pas qu’il fût indigne d’eux ni humiliant de lui être soumis.
Aussitôt il entreprit, dans la terre que l’on appelle [p. 148] Bonneville, d’élever pour le service de Dieu un ouvrage qui ne fut pas petit, mais qu’il termina promptement. Non seulement il présidait lui-même au travail, mais il s’y employait de sa personne, creusant la terre, vidant les fossés, transportant sur ses épaules des pierres, du sable et de la chaux, et unissant ensuite ces matériaux pour en faire une muraille. Aux heures où les autres s’en allaient, il amenait toutes les choses nécessaires au travail, ne se donnant pas un moment de loisir durant toute la journée. Plus il avait paru autrefois délicat dans son orgueilleuse vanité, plus il se montrait alors véritablement humble et rempli de patience à supporter toutes sortes de fatigues pour l’amour de Dieu. Puis, quand il avait terminé son travail avec le jour, il prenait, une fois par jour seulement, une nourriture peu recherchée et peu abondante, sans parler des jours où il n’est pas permis de manger.
Il apprit les premiers élémens des lettres, ayant déjà plus de quarante ans; et assisté de la grâce de Dieu, il en vint au point de se faire, même auprès de tous ceux qui étaient déjà fort savans dans la grammaire, une grande réputation pour l’intelligence et l’explication des sentences contenues dans les divines Ecritures. Et afin que l’on croie que cela n’arriva que par l’efficace de la grâce divine, qu’on sache qu’il ne vaquait à cette étude que dans les heures de la nuit; car jamais il n’interrompit un moment ses travaux du jour pour la lecture. Il renversa donc les maisons de ses pères pour en construire des habitations aux serviteurs de Dieu.