CHAPITRE XI.
Comment le duc Richard avait donné les deux châteaux de Montreuil et d’Echaufour à Giroie, qui avait épousé Gisèle, fille de Toustain de Montfort.
CE Giroie de la famille duquel nous venons de parler était, dit-on, issu de deux nobles familles de Francs et de Bretons. Il s’était rendu avec Guillaume de Belesme à la cour du duc Richard, et avait reçu de lui en don deux châteaux situés en Normandie, savoir les châteaux de Montreuil et d’Echaufour. Tandis qu’il était en voyage pour aller trouver le duc, il fut reçu et logea dans la maison de Toustain de Montfort, et ayant vu par hasard à dîner la fille de celui-ci, nommée Gisèle, il l’aima, la demanda à ses illustres parens, et l’obtint. Dans la suite des temps, Gisèle lui donna sept fils et quatre filles, dont voici les noms: Ernauld, Foulques, qui périt avec le comte Gilbert, Guillaume, Raoul Male-Couronne, Robert, Hugues et Giroie, et les filles, Heremburge, Emma, Adélaïde et Hadvise. De tous ces enfans sortit une race de fils et de petits-fils, tous chevaliers, qui devinrent la terreur des barbares en Angleterre, dans la Pouille, dans la Thrace et en Syrie.
[p. 182] Ainsi donc après que Talvas eut aussi cruellement déshonoré Guillaume, qui était par son âge et par sa raison le plus distingué des fils de Giroie, et cela, comme nous l’avons rapporté, par pure méchanceté, Robert et Raoul, illustres chevaliers, se levèrent vigoureusement avec leurs frères et leurs parens, et voulurent entreprendre de venger l’horrible insulte qu’avait reçue leur frère. Ils dévastèrent donc par le fer et le feu toutes les terres de Talvas, s’avancèrent en armes jusques aux portes de ses forteresses, sans que nul leur résistât, et provoquèrent hardiment Talvas, l’invitant à sortir, et à venir combattre de près. Mais lui, homme timide, et qui n’avait nulle vigueur pour les exercices de la chevalerie, n’osait combattre en rase campagne les ennemis qui venaient le harceler; et ainsi la famille de Giroie l’insultait sans cesse.
CHAPITRE XII.
D’Arnoul, fils de Guillaume Talvas, et d’Olivier son frère, moine du Bec.
ARNOUL, fils de Talvas, voyant toutes ces choses et ayant pris l’avis de ses seigneurs, se révolta enfin contre son père, qui s’était rendu odieux à tous, le chassa honteusement de ses châteaux, et le força à vivre en un misérable exil jusqu’à sa mort. I1 envahit donc les propriétés de son père, mais n’échappa point à l’héritage de sa méchanceté. C’est pourquoi il mérita de trouver une triste fin. Un certain jour en effet [p. 183] il partit avec ses vassaux pour aller au pillage, et entre autres choses il enleva un porc à une certaine religieuse. Celle-ci le poursuivit en pleurant, et le supplia instamment et au nom de Dieu de lui rendre le petit porc qu’elle avait élevé. Or Arnoul dédaigna ses prières, ordonna à son cuisinier de tuer le porc et de le préparer pour être mangé, et le faisant servir sur sa table, il en mangea le même soir avec excès; mais ce ne fut pas impunément, car cette même nuit il fut étranglé dans son lit. Quelques-uns rapportent et affirment qu’il fut mis à mort par Olivier son frère. Quant à nous, non seulement nous n’accusons point un tel homme d’un si grand crime, mais même nous refusons entièrement de croire à cette accusation. En effet, Olivier se conduisit long-temps après cet événement en chevalier très-honorable, et étant devenu vieux, il renonça au siècle par l’inspiration de Dieu; ensuite il prit pieusement l’habit de moine dans le couvent du Bec, sous le seigneur Anselme, alors abbé, et maintenant archevêque de Cantorbéry, et il continua à le porter dignement pendant longues années sous le seigneur abbé Guillaume.