Comment, après la mort d’Arnoul, Ives, son oncle paternel, évêque de Seès, entra en possession de ses terres par droit d’héritage.

ARNOUL ayant donc été méchamment mis à mort, comme venons de le rapporter, le vénérable [p. 184] Ives, son oncle paternel, évêque de Seès, prit possession du château de Belesme et de tout ce qui lui avait appartenu de droit, et l’occupa légitimement tant qu’il vécut, après avoir fait sa paix avec la famille des Giroie et les autres voisins; car Ives était plein d’habileté, honorable, affable, fort enjoué et ardent ami de la douce paix. Mais la perfidie des méchans ne cesse de troubler le repos des gens de bien. Ainsi donc, du temps de Ives l’évêque, Richard, Robert et Avesgot, fils de Guillaume surnommé Soreng, rassemblèrent une bande de scélérats, et dévastèrent sans respect tout le pays situé autour de Seès. Enfin ils envahirent l’église de Saint-Gervais, et y établirent une troupe de brigands, faisant ainsi d’une maison de prière une caverne de voleurs et une écurie à chevaux. Le religieux Azon, ancien évêque de cette même ville, avait abattu les murailles et employé les pierres à construire une église à Saint-Gervais, martyr, sur l’emplacement où avait été pendant long-temps la résidence épiscopale. Le vénérable Ives voyant les fils de Soreng parvenus en ce temps à un tel point de démence qu’ils ne craignaient point de faire du temple de Dieu un repaire de brigands et une maison de débauche, saisi d’une noble colère, fut vivement affligé, et mit tous ses soins à procurer la délivrance de l’église de Dieu. Une fois donc, comme il revenait de la cour du duc Guillaume, et traversait le pays d’Hiesmes, il emmena avec lui Hugues de Grandménil et d’autres barons, avec les gens de leur suite, et fit assiéger vivement les fils de Soreng dans la tour du monastère. Mais ceux-ci résistèrent avec audace, et combattant pour leur vie, ils lancèrent des [p. 185] traits qui blessèrent plusieurs assaillans. L’évêque ayant vu cela, ordonna de mettre le feu aux maisons voisines. Bientôt les paroissiens obéissent aux ordres de l’évêque. Mais les flammes, pressées par le vent, atteignirent promptement à l’église, l’enveloppèrent et la consumèrent, et mirent aux abois les impies qui s’y étaient enfermés dans leur fureur. Enfin, voyant qu’ils ne pourraient résister aux progrès de l’incendie, les fils de Soreng prirent leurs armes, et s’enfuirent honteusement.


CHAPITRE XIV.

Comment les fils de Guillaume Soreng, Richard, Robert et Avesgot, moururent d’une juste mort.

MAIS le Dieu juste et miséricordieux ne put tolérer la profanation de son église, et ne tarda pas d’infliger à ceux qui l’avaient violée une juste punition. En effet, les trois frères qui avaient été les chefs de cette invasion, continuant à commettre toutes sortes de brigandages et de vols, furent, peu de temps après, frappés à mort par un juste jugement de Dieu, sans confession et sans recevoir le viatique de salut. Richard, l’aîné des trois, dormait une certaine nuit en toute sécurité, dans une mauvaise cabane située près d’un étang; tout à coup un certain chevalier puissant, nommé Richard de Sainte-Scholastique, dont l’autre Richard avait dévasté les terres, vint envelopper la cabane avec les gens de sa maison. Richard s’étant éveillé, sortit ce mauvais lieu, et [p. 186] prenant la fuite voulut se sauver par l’étang; mais un certain paysan que lui-même avait fort tourmenté en prison l’arrêta, et le frappant sur la tête à coups de hache, le laissa mort sur la place. Ensuite Robert, son frère, étant allé un certain jour avec les siens enlever du butin dans les environs de Seès, fut poursuivi à son retour par les gens de la campagne, et reçut une blessure dont il mourut aussitôt. Enfin Avesgot étant entré, à Cambey, dans la maison d’Albert, fils de Gérard Fleitel, commença à se livrer à toutes sortes de fureurs; mais un trait lancé sur lui le frappa à la tête, et il en mourut bientôt après. Voilà donc que nous avons vu véritablement accomplies en ces hommes ces paroles que nous avons entendues: « Si quelqu’un a violé le temple de Dieu, Dieu le détruira. » Ainsi donc que les pillards et ceux qui forcent les églises, apprenant la fin des hommes qui leur ressemblent, prennent garde à eux, de peur que, commettant de semblables méfaits, ils ne périssent frappés d’une semblable punition: et si la prospérité de ce monde est quelque temps avec eux, qu’ils ne demeurent pas cependant en sécurité, et ne s’en glorifient pas; car il convient qu’ils sachent que les joies du monde passent rapidement, comme la fumée, et leur préparent des douleurs éternelles, ainsi que l’a dit un illustre poète dans un poème où il accuse les impies, disant: « Vous vous réjouissez mal à propos, car à la fin vous recueillerez les fruits de votre méchanceté, savoir, les ténèbres, les flammes, le deuil; car Dieu bon et indulgent, mais juste toutefois en ses vengeances, défend ceux qui sont à lui, et punit ceux qui se font ses ennemis. »

[p. 187] Les enfans de discorde ayant donc été renversés, comme je viens de le raconter, les hommes simples purent enfin respirer quelque temps en paix, dans les environs de Seès. Le noble Ives, évêque, s’occupa alors de faire recouvrir l’église, et le 2 janvier, il en fit de nouveau la dédicace. Mais comme les murailles avaient été atteintes par les flammes, elles s’écroulèrent cette même année et avant le carême.


CHAPITRE XV.

Du concile que le pape Léon tint à Rheims, et de la réprimande qu’il adressa à Ives, évêque de Seès, à cause de l’incendie de l’église de Saint-Gervais.