EN ce temps le pape saint Léon se rendit dans les Gaules, consacra l’église de Saint-Remi, archevêque de Rheims, et fit transporter son corps dans cette église, à la suite de la dédicace. Alors le pape tint à Rheims un grand concile, et réprimanda sévèrement les évêques ou les abbés négligens. Entre autres choses, à ce qu’on rapporte, il dit à Ives, au sujet de l’incendie de son église: « Qu’as-tu fait, perfide? Par quelle loi dois-tu être condamné, toi qui as osé brûler ta mère? » Ives prenant la parole, confessa publiquement qu’il avait fait le mal, mais qu’il avait été violemment poussé à commettre ce crime pour empêcher que des scélérats ne fissent pire encore contre les enfans de l’église. Ensuite il subit la pénitence que lui imposa ce pape rempli de sagesse, et [p. 188] consacra tous ses soins à relever l’église de Saint-Gervais. Il se rendit donc dans la Pouille, et de là à Constantinople, leva beaucoup d’argent chez ses riches parens et amis, et rapporta en don de l’empereur, un précieux morceau du bois de la croix du Seigneur. Etant retourné à Seès, il commença alors à construire une église d’une telle grandeur que ses successeurs Robert, Gérard et Serlon ne purent venir à bout de la terminer dans l’espace de quarante années.


CHAPITRE XVI.

Comment Guillaume Talvas, frère de l’évêque Ives, donna à Roger de Mont-Gommeri sa fille Mabille et ses terres.

CEPENDANT, Guillaume Talvas, après avoir été expulsé de ses terres par son,fils, comme nous l’avons rapporté ci-dessus, pauvre et misérable aux yeux de tous, alla long-temps errant de maison en maison. Enfin il se rendit auprès de Roger de Mont-Gomeri, lui offrit spontanément sa fille, nommée Mabille, et lui fit en outre concession de tous les biens qu’il avait perdus lui-même par suite de sa perversité et de sa lâcheté. Roger, qui était fort et brave, et doué d’un jugement sain, pensa que ces arrangemens lui seraient profitables, et consentit à toutes ces propositions. Il reçut dans sa maison Guillaume le vagabond, et s’unit à sa fille en légitime mariage. Or celle-ci était petite de corps, très-bavarde, assez disposée au mal, avisée et enjouée, cruelle et remplie [p. 189] d’audace. Dans la suite des temps, elle donna à Roger cinq fils et quatre filles, dont voici les noms: Robert et Hugues, Roger le Poitevin, Philippe et Arnoul; et les filles, Emma, Mathilde, Mabille et Sibylle. Celles-ci valurent mieux que leurs frères: elles furent généreuses, honorables, et pleines d’affabilité pour les pauvres, les moines et les autres serviteurs de Dieu. Leurs frères au contraire furent féroces, avides et impitoyables oppresseurs des pauvres.

Ayant résolu de raconter les actions du grand duc Guillaume, il serait hors de propos de nous arrêter ici à rapporter combien ces hommes furent rusés ou perfides dans les exercices de la chevalerie, comment ils s’élevèrent aux dépens de leurs voisins ou de leurs pairs, et comment à leur tour ils succombèrent sous leurs coups en punition de leurs forfaits. Nous allons donc quitter ce sujet, et reprendre la suite de notre récit.


CHAPITRE XVII.

Comment, après la mort de Hugues, évêque de Bayeux, le duc Guillaume mit en sa place Eudes, son frère utérin. — Bataille du Val-des-Dunes.

LE duc, brillant alors de tout l’éclat de la plus belle jeunesse, commença à se dévouer de tout son cœur au service de Dieu, écartant de lui la compagnie des hommes ignorans, usant des conseils des sages, puissant dans les œuvres de la guerre, et doué d’une grande sagesse pour les affaires du siècle.