EN ce temps Robert de Grandménil, reconnaissant que la félicité de ce monde ne dure qu’un moment, résolut, de concert avec son frère Hugues, de fonder une abbaye de moines. Ce Robert avait étudié dans son enfance la science des lettres, mais par la suite il avait interrompu ses études, et avait été pendant cinq ans écuyer du duc; puis il avait reçu de celui-ci la [p. 202] ceinture et l’épée de chevalier, avec d’immenses présens. Mais peu de temps après, comme je l’ai dit, poussé par l’esprit de Dieu, il dédaigna toutes choses, et résolut fermement de construire un couvent et de se faire moine. Guillaume, fils de Giroie, ayant appris ses intentions, s’en réjouit beaucoup, et allant trouver Robert et Hugues, il leur parla en ces termes: « J’apprends, ô mes très-chéris neveux, que vous êtes remplis de ferveur pour le service de Dieu, et que vous desirez même construire un couvent de moines. C’est pourquoi je m’en réjouis grandement, et je vous promets même très-volontiers de vous assister dans cette œuvre. Dites-moi cependant quel lieu vous avez choisi pour cet établissement, et ce que vous y donnerez à ceux qui combattront pour le Christ? » — Eux lui répondirent alors: « Nous desirons, avec l’aide de Dieu, lui élever un château à Noisy, et nous lui donnerons nos églises et nos dîmes, et tout ce que nous pourrons lui donner, selon la mesure de notre pauvreté. » — Mais Guillaume leur dit: « Saint Benoît, maître des moines, ordonne de construire un monastère, de telle sorte qu’il y ait dans son enceinte toutes les choses nécessaires, savoir de l’eau, un moulin, un pétrin, un jardin et toutes les autres ressources, afin que les moines ne soient pas obligés d’errer au dehors, ce qui est tout-à-fait contraire au salut de leurs ames. Sans doute il y a à Noisy des champs assez fertiles, mais le bois et l’eau, dont les moines ont grand besoin en sont fort éloignés. » — Et comme ils lui demandèrent alors de leur dire tout ce qu’il pensait à ce sujet, Guillaume continua: « Du temps [p. 203] de Clotaire, roi des Francs et fils de Clovis, qui le premier des rois de la Gaule fut baptisé par le bienheureux Remi, archevêque de Rheims, saint Evroul, né à Bayeux, brillait parmi les grands du roi de l’éclat de la noblesse et des richesses; mais dédaignant la pompe du siècle, par amour pour Dieu, il se fit moine, et quelque temps après il partit pour le désert avec trois autres moines, pensant qu’il pourrait en cette retraite se cacher à la vue des hommes, et combattre plus vigoureusement contre le diable avec le secours de Dieu. Tandis que, les genoux pliés, il suppliait Dieu très-dévotement de lui indiquer un lieu où il pût établir sa résidence, un ange, envoyé de Dieu, lui apparut et le conduisit à Ouche. Or, sous les règnes de Chilpéric et de Sigebert, fils de Clotaire, le susdit serviteur de Dieu fonda en ce lieu un couvent, effraya par d’utiles menaces et par ses bonnes exhortations les brigands qui habitaient dans la forêt; et ceux-ci ayant abandonné leur vie de brigandage, il en fit des moines ou des agriculteurs. Là il supporta patiemment, pour l’amour de Dieu, une grande pauvreté, et y rassembla un grand nombre de moines fidèles. Il ressuscita deux morts au nom du Seigneur, et fit encore beaucoup d’autres miracles, qu’il serait trop long de vous raconter. Enfin, l’an 596 de l’Incarnation du Seigneur, et dans la quatre-vingtième année de son âge, tandis que Grégoire, savant docteur et apôtre des Anglais, occupait le siége apostolique, le bienheureux Evroul sortit de ce monde, le 29 décembre, et alla recevoir du Seigneur, dans les [p. 204] demeures célestes, la récompense de ses travaux. Ensuite, et environ trois cents ans après, du temps de Charles-le-Simple, fils de Louis surnommé le Fainéant, notre Créateur voulut enfin punir les crimes nombreux du peuple qui habitait en nos pays. Par la permission du Seigneur, Hastings, fils de perdition, vint en Neustrie, et livra aux flammes Rouen, Beauvais et plusieurs autres villes. Il détruisit aussi beaucoup de monastères fondés par de saints pères, tels que ceux de Philibert à Jumiège, de Vandrille à Fontenelle, d’Evroul à Ouche, de Saint-Martin-de-Tours, que l’on appelle Marmoutiers, et beaucoup d’autres couvens de moines, de clercs et de religieuses. Quelques uns d’entre eux ont été rétablis dans la suite par de bons princes, mais d’autres demeurent encore en ruine et inhabités. Peut-être ce trop long discours vous a-t-il ennuyés; mais si vous l’écoutez avec indulgence, je pense, mes chers neveux, qu’il pourra vous être avantageux. Maintenant je vais exposer en peu de mots à votre impatience ce qui m’est venu en pensée. Rétablissons à Ouche, avec l’aide de Dieu, le monastère de Saint-Evroul, et réunissons y des moines qui combattront le diable. Donnons-leur toutes nos églises et nos dîmes; et quant à nous, nos frères, nos fils et nos petits-fils, servons-les jusqu’à la mort; car nous ne devons point les commander, mais plutôt les servir, afin que nous méritions d’être assistés de leurs prières et béatifiés un jour dans les douceurs du paradis. »
Robert et Hugues, ayant accueilli ces propositions avec joie, lui demandèrent alors avec sollicitude [p. 205] quelle était la situation des lieux, et le vaillant chevalier Guillaume leur répondit: « Ce lieu d’Ouche, vers lequel Dieu conduisit le bienheureux Evroul par la main de l’ange, est bien suffisant pour les pauvres d’esprit, à qui le royaume des Cieux est promis. L’antique basilique de Saint-Pierre y est encore debout, et tout autour s’étend un vaste champ, dans lequel on peut faire un jardin et un verger. La terre est inculte et stérile, mais le Seigneur a le pouvoir de dresser une table à ses serviteurs au milieu du désert. Il n’y a pas, il est vrai, de fleuve ni de vignes fécondes, mais il y a tout près une épaisse forêt et de bonnes sources. Les corps de beaucoup de saints reposent aussi dans ces lieux, et ils ressusciteront au dernier jour dans une immense gloire. Vous venez d’entendre ce que je désire très-ardemment, maintenant examinez ce que vous voulez faire. »
Eux donc ayant approuvé ses projets, et lui ayant promis de le seconder en toutes choses, le sage Guillaume poursuivit en ces termes: « Si cela vous plaît, appelons au plus tôt des moines, et qu’ils soient établis à Ouche en une telle liberté que désormais nous et nos successeurs ne leur demandions jamais aucune rétribution, si ce n’est celle-ci seulement, savoir que les serviteurs de Dieu nous assistent de leurs prières; et afin que jamais nous ne puissions, par l’inspiration du démon, les inquiéter d’une manière quelconque, mettons de plein gré le susdit monastère sous la protection du duc de toute la Normandie, pour le défendre contre nous, nos descendans et tous les mortels, afin que si nous prétendions jamais en exiger de vive force quelque [p. 206] service ou redevance, autre que ce bénéfice spirituel, nous soyions salutairement réprimés par la sévérité du prince, et forcés, même malgré nous, de renoncer à molester les chevaliers de Dieu. »
Après cela ils se rendirent en effet auprès du duc, et lui exposèrent clairement leurs intentions. Le duc acquiesça avec bonté à leurs desirs, leur donna dans Lions-la-Forêt le sceau de son autorité, et fit confirmer cet acte par les évêques et barons de Normandie. Mauger, archevêque de Rouen, signa donc le premier: après lui signèrent les évêques Hugues de Lisieux et Eudes de Bayeux, Guillaume d’Evreux et Gilbert, abbé de Châtillon. Alors le seigneur Thierri, moine de Jumiège, fut élu, et le soin de l’abbaye d’Ouche lui fut confié.
En conséquence, l’an 1050 de l’Incarnation du Seigneur, le pape Léon occupant le siége apostolique, Henri II, empereur très-chrétien, fils de Conon, duc des Saxons, étant sur le trône, le monastère de Saint-Evroul fut rétabli à Ouche par les seigneurs ci-dessus nommés, Guillaume Giroie, et ses neveux Robert et Hugues de Grandménil. Là, le vénérable Thierri, moine de grande religion, fut solennellement consacré pendant les nones d’octobre, un jour de dimanche, par le seigneur Hugues, évêque de Lisieux, devant l’autel de Saint-Pierre. L’année suivante le noble Robert, fondateur du couvent, alla s’y faire moine, et supporta par la suite beaucoup de travaux, par zèle pour les serviteurs de Dieu. Peu de temps après Guillaume Giroie fut envoyé dans la Pouille pour des affaires graves; et comme il s’était mis en voyage pour en [p. 207] revenir, il mourut à Gaëte, pendant les nones de février. Guillaume de Montreuil, chevalier d’une grande illustration, était alors dans la Pouille, opprimant par ses armes les Grecs et les Lombards, et obéissant au vicaire de l’apôtre saint Pierre.
CHAPITRE XXIV.
Comment Mauger l’archevêque remit son archevêché au duc, lequel mit en sa place le moine Maurile.
EN ce temps Mauger, archevêque de Rouen, commença à devenir insensé, et dans l’excès de sa folie remit au duc son archevêché. Or le duc bannit Mauger dans l’île que l’on appelle Guernesey, et, à la suite d’un décret du synode, donna le siége métropolitain à Maurile, moine de Fécamp, distingué par de grandes vertus.
A cette même époque les Normands furent encore troublés par des discordes, et poussés à répandre le sang de leurs voisins, qui préféraient la guerre à la paix. Depuis que les Normands avaient commencé à habiter les champs de la Neustrie, ç’avait été toujours l’usage des Francs de les jalouser. C’est pourquoi ils excitaient leurs rois à se lever contre les Normands, disant que les terres que ceux-ci possèdent, ils les ont enlevées de vive force à leurs ancêtres. Ainsi le roi Henri, vivement irrité par les artifices, ou plutôt par les perfides suggestions de ses amis, contre la puissance du duc, vint attaquer la Normandie avec deux armées. Il envoya l’une, composée d’hommes [p. 208] vaillans d’une noblesse d’élite, pour ravager le territoire de Caux, et la mit sous les ordres de son frère nommé Eudes; l’autre qui marchait avec Geoffroi Martel, et que le roi commandait lui-même, s’avança pour dévaster le comté d’Evreux. Le duc, dès qu’il se vit, ainsi que tous les siens, menacé d’une telle attaque, pénétré d’une grande et noble douleur, rassembla aussitôt des chevaliers d’élite, et les fit marcher en toute hâte pour réprimer ceux qui venaient attaquer le pays de Caux. Lui-même, suivi de quelques-uns des siens, se dirigea du côté du roi pour lui faire porter la peine de son entreprise, s’il pouvait réussir de quelque manière à détourner d’auprès du roi quelqu’un de ses satellites. Les Normands s’étant rapprochés des Français, les rencontrèrent à Mortemer, occupés à incendier le pays, et à insulter les femmes. Ils les attaquèrent aussitôt, et le combat se prolongea de part et d’autre jusqu’à la neuvième heure; et durant tout ce temps ce fut un massacre continuel. Enfin les Francs furent vaincus et prirent la fuite, et les Normands envoyèrent aussitôt des exprès au duc pour lui annoncer ces nouvelles. Alors le duc rempli de joie, et voulant faire fuir le roi Henri, l’effraya par un message. Un messager envoyé par lui s’approcha du camp du roi, et étant monté sur une montagne voisine, au milieu de la nuit, il se mit à crier d’une voix très-forte. Les sentinelles du roi lui ayant alors demandé qui il était, et pourquoi il criait ainsi à pareille heure, le messager répondit, à ce qu’on rapporte: « Je me nomme Raoul du Ternois, et je vous porte de mauvaises nouvelles. Conduisez vos chars et vos chariots à Mortemer, pour [p. 209] emporter les cadavres de vos amis; car les Français sont venus vers nous afin d’éprouver la chevalerie des Normands, et ils l’ont trouvée beaucoup plus forte qu’ils ne l’eussent voulu. Eudes, leur porte-bannière, a été mis en fuite honteusement, et Gui, comte de Ponthieu, a été pris. Tous les autres ont été faits prisonniers ou sont morts, ou fuyant rapidement ont eu grand’peine à se sauver. Annoncez au plus tôt ces nouvelles au roi des Français de la part du duc de Normandie. »