Le roi ayant appris la défaite des siens, renonça le plus promptement qu’il lui fut possible à dévaster le territoire de Normandie, et, triste de la mort de ses Gaulois, se retira en toute hâte. Cette bataille fut livrée l’an 1054 de l’Incarnation du Seigneur.
CHAPITRE XXV.
Comment le duc Guillaume construisit le château de Breteuil, et le confia à Guillaume, fils d’Osbern. — Quelle était la femme de celui-ci.
ENSUITE le duc fit construire en face du château de Tilliers [15], que le roi lui avait enlevé depuis long-temps, un autre château non moins fort et que l’on appelle encore aujourd’hui Breteuil, et confia à Guillaume, fils d’Osbern, le soin de le défendre contre tous ceux qui viendraient l’attaquer. Celui-ci, homme juste et généreux, avait épousé Adelise, fille de Roger du [p. 210] Ternois [16], et en eut deux fils, Guillaume et Roger l’Obstiné, et une fille, qui fut dans la suite mariée au comte Raoul, né Breton, avec lequel elle alla à Jérusalem, du temps du pape Urbain. Le susdit chevalier, Guillaume, fils d’Osbern, fonda deux couvens de moines en l’honneur de sainte Marie, reine des cieux, l’un à Lire [17], où il fit ensevelir Adelise son épouse, l’autre à Cormeilles, où il repose lui-même, et où son fils Raoul, qui fut fait moine dès son enfance, a combattu long-temps pour Dieu. Guillaume lui-même, étant parti avec le duc Guillaume, remporta de grands succès sur les Anglais, et se maintint en possession, par son habileté et sa valeur, du comte de Hertford, et d’une grande partie du royaume. Enfin, l’an 1080 de l’Incarnation du Seigneur, Guillaume se rendit en Flandre, avec Philippe, roi des Français, voulant porter secours à Baudouin, neveu de la reine Mathilde. Or Robert-le-Frison ayant réuni ses troupes à l’armée de l’empereur Henri, surprit un matin à l’improviste l’armée de ses adversaires, le vingtième jour de février, le dimanche de la septuagésime, mit en fuite le roi Philippe avec ses Francs, et Baudouin son neveu ainsi que le comte Guillaume périrent sous les traits de ses défenseurs. Dans la suite Robert posséda long-temps le duché de Flandre, et à sa mort il le laissa à ses fils, Robert de Jérusalem et Philippe. Revenons maintenant au sujet de cette histoire.
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CHAPITRE XXVI.
Pour quel motif deux couvens furent fondés à Caen
LE duc Guillaume se trouvant très-fréquemment accusé par certains religieux pour s’être uni en mariage avec une sienne parente, fit partir des députés pour consulter à ce sujet le pape romain. Mais celui-ci, jugeai très-sagement que, s’il ordonnait le divorce, il s’élèverait probablement une guerre sérieuse entre les gens de Flandre et ceux de Normandie, donna à l’époux et à l’épouse l’absolution de ce péché et leur imposa une pénitence. Il leur manda donc qu’ils eussent à fonder deux monastères, dans lesquels des individus des deux sexes adresseraient sans relâche leurs prières à Dieu pour leur salut. Ils accomplirent ces ordres avec empressement. Une abbaye fut construite à Caen en l’honneur de la Sainte-Trinité, une autre en l’honneur de saint Etienne, premier martyr. Dans le couvent de la Sainte-Trinité, un chœur de religieuses célèbre tous les jours les louanges de Dieu, et la servante de Dieu, Mathilde, gouverna ce couvent en qualité d’abbesse durant quarante huit années environ. En l’an 1081 de l’Incarnation du Seigneur, et le 3 du mois de novembre, la reine Mathilde y fut ensevelie. Là aussi la vierge Cécile, sa fille, se consacra à Dieu, et elle y est demeurée long-temps dans le service de Dieu. Quant au monastère de Saint-Etienne, une armée de moines y alla combattre contre les phalanges des démons, et leur premier abbé, le seigneur Lanfranc, était auparavant moine au Bec. [p. 212] Il était originaire de Lombardie, d’un caractère doux, rempli de religion et infiniment versé dans les sciences du siècle et dans la science spirituelle. Au bout de quelques années il reçut l’archevêché de Cantorbéry par les soins du pape Alexandre, et mourut longtemps après, l’an 1100 de l’Incarnation du Seigneur, et le 27 mai. Après lui Guillaume, moine et fils de Radbod, évêque de Seès, prit le gouvernement de l’église de Caen, et lui-même, après la mort de Jean le métropolitain, fut promu à l’archevêché de Rouen. Ensuite Gilbert de Coutances, homme habile, devint le recteur de Caen. De son temps Guillaume, duc des Normands et roi des Anglais, mourut à Rouen, le 9 septembre, et fut honorablement enseveli à Caen, dans l’église de Saint-Etienne. Qu’il suffise d’avoir dit ceci, en anticipant sur les temps.