A Guillaume, pieux, victorieux et orthodoxe roi des Anglais, par la grâce du Roi suprême, Guillaume, moine de Jumiège, et le plus indigne de tous les moines, souhaite la force de Samson pour abattre ses ennemis, et la profondeur de Salomon pour reconnaître la justice.

O ROI très-sage et très-auguste, cet ouvrage que j’ai écrit sur les faits et gestes des ducs des Normands, j’en ai recueilli les matériaux dans divers Mémoires, et je les ai rassemblés selon la portée de ma faible industrie. En le dédiant à votre grandeur, j’ai pensé qu’il serait bon de l’ajouter à la bibliothèque des chroniques, afin de réunir ensemble des modèles des actions les plus vertueuses en faisant un choix parmi ceux de nos ancêtres qui ont occupé les plus grandes dignités dans l’ordre laïque. Je ne l’ai point orné du beau langage des graves rhéteurs, ni de l’élégance vénale ou des agrémens d’un style fleuri; mais écrivant sans recherche, marchant toujours sur un terrain uni, j’ai tâché de mettre ma modeste composition à la portée de tout lecteur, quel qu’il soit. Votre majesté est entourée de tous côtés d’hommes illustres, infiniment [p. 2] savans dans la science des lettres, et d’autres hommes, qui parcourant la ville, le glaive nu, repoussant les artifices des méchans, et veillant sans relâche au nom de la loi divine, prennent soin de garder la demeure du moderne Salomon. Beaucoup d’entre eux ont fait voir de diverses manières comment cette grande habileté d’esprit, qui vous a été donnée en privilége par le céleste Dispensateur, se manifeste avec une merveilleuse efficacité, soit dans le maniement des armes, soit dans toutes les choses que vous voulez entreprendre ou accomplir. Accueillez donc avec bonté cette légère offrande, produit de notre petit travail, et vous retrouverez dans ces pages les actions les plus illustres, les plus dignes d’être à jamais célébrées, tant celles de vos ancêtres que les vôtres mêmes. J’ai puisé le commencement de mon récit, jusqu’à Richard II, dans l’histoire de Dudon, homme savant, lequel avait appris très-soigneusement du comte Raoul, frère de Richard Ier, tout ce qu’il a confié au papier pour être transmis à la postérité. Tout le reste, je l’ai appris en partie par les relations de beaucoup d’hommes, que leur âge et leur expérience rendent également dignes de toute confiance, en partie pour l’avoir vu de mes propres yeux et en avoir jugé avec certitude, en sorte que je le donne comme m’appartenant en propre. Que celui qui voudrait par hasard, et à raison d’un tel ouvrage, accuser de présomption ou de tout autre défaut un homme voué aux études sacrées, apprenne que j’ai composé ce petit écrit pour un motif qui ne me paraît nullement frivole, car j’ai desiré que les mérites très-excellens des meilleurs hommes, tant pour les [p. 3] choses du siècle que pour celles du ciel, subsistant heureusement devant les yeux de Dieu, subsistassent de même utilement dans la mémoire des hommes. Car se laisser emporter au souffle de la faveur populaire, se délecter dans ses applaudissemens flatteurs autant que pernicieux, s’engager dans les séductions du monde, ne conviendrait point à celui qui vit étroitement enfermé dans des murailles et qui doit les chérir de toute la dévotion de son cœur pour travailler à l’agrandissement de la Jérusalem céleste, à celui que le respect qu’il doit à son habit et la profession à laquelle il est voué tiennent également séparé du monde. Voici, très-sage conquérant de royaumes, vous trouverez ici et la paix que vous avez faite, et les guerres aussi qu’ont faites, et votre père très-pieux et très-glorieux le duc Robert, et vos précédens aïeux, princes très-renommés de la chevalerie terrestre, qui visant sans cesse aux choses du ciel avec la foi la plus sincère, l’espérance la plus active, et la charité la plus fervente, ont été avant tout les plus vaillans chevaliers et les plus zélés adorateurs du Christ. Veuille le souverain qui préside à l’empire éternel, en qui vous avez mis votre confiance, et par qui vous avez bravé les plus rudes périls, renversé les plus grands obstacles et triomphé par des succès miraculeux; veuille le plus puissant de tous les protecteurs veiller sur vous dans toutes vos entreprises, se faire dans votre gouvernement le patron de cette sagesse qu’il vous a lui-même donnée, jusqu’à ce qu’ayant terminé votre bienheureuse course avec le diadême de ce monde, vous soyez enfin, ô roi pieux, victorieux [p. 4] et orthodoxe, admis dans cette cour qui est la patrie de la véritable et suprême béatitude, et décoré de l’anneau et de l’étole d’une gloire immortelle.


[p. 5]

HISTOIRE
DES NORMANDS.


LIVRE PREMIER.

COMMENT HASTINGS OPPRIMA LA NEUSTRIE AVANT L’ARRIVÉE DE ROLLON.


CHAPITRE PREMIER.