Comment la vigueur des Francs s’affaiblit après avoir long-temps brillé avec éclat, en sorte qu’ils se trouvèrent moins en état de résister aux barbares Païens.

DÈS le moment où la nation des Francs, recueillant ses forces, eut secoué le joug de la servitude romaine, et courbé sa tête sous la domination des rois, l’église du Christ, prenant un rapide développement et portant des fruits d’un doux parfum, poussa ses conquêtes jusques aux limites de l’Occident. Car en ce temps les rois eux-mêmes, vaillans dans les exercices de la guerre, et s’appuyant de toute la vigueur de la foi chrétienne, remportaient fréquemment de très-grands triomphes sur les ennemis dont ils étaient de toutes parts enveloppés. Sous leur gouvernement la vigne du Christ, grandissant sans cesse, produisit d’innombrables rameaux de Fidèles. De cette vigne [p. 6] sortirent de très-nombreuses troupes de moines, lesquelles s’élançant comme des essaims d’abeilles s’élancent de leurs ruches, transportèrent dans les demeures célestes les rayons de leur miel, formé de toutes les fleurs du monde. Par eux a été élevée cette maison de la Jérusalem éternelle, semblable à ces étoiles brillantes qui resplendissent de toute éternité devant les yeux du roi éternel. Durant un long temps cette Eglise puissante déploya chez les Francs et sous divers rois une grande vigueur, jusqu’au temps où les quatre fils de l’empereur Louis ayant renoncé à la paix, la très-grande gloire qu’avait acquise le royaume des Francs commença à être ébranlée, de telle sorte que rassemblant de tous côtés leurs forces et se battant deux contre deux, sur le territoire d’Auxerre, auprès du bourg de Fontenay, ils en vinrent enfin, sous l’instigation du diable, à satisfaire leurs déplorables inimitiés par un massacre réciproque de Chrétiens. Ainsi, dépouillant presque entièrement leur patrie de la protection de ses chevaliers par la fréquence de leurs combats, ils la laissèrent, sans force, exposée aux invasions des Barbares ou de tout autre ennemi. En ce temps les Païens, sortant en foule des pays du Norique ou du Danemarck, avec le fils de leur roi Lothroc, qui se nommait Bier, à la côte de fer, et avec Hastings, le plus méchant de tous les Païens, qui dirigeait cette expédition, affligèrent de toutes sortes de calamités les habitans des rivages de la mer, renversant les cités et incendiant les abbayes. Nous dirons tout à l’heure quel était ce Lothroc, et de quelle race il descendait. Mais, avant cela, disons quelques mots sur la position de la Dacie.


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CHAPITRE II.

Des trois parties du monde, de celle dans laquelle est située la Dacie, et de la position de ce pays.

AYANT décrit le globe de l’univers entier, et mesuré avec habileté le contour et la superficie de la terre, laquelle est de tous côtés enveloppée à jamais par l’Océan, et ayant supposé quatre points cardinaux dans l’espace du ciel, les cosmographes ont divisé cette même terre en trois parties, et les ont appelées l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Et puisque nous faisons mention en ce lieu des trois parties de la terre, il ne sera pas inutile que nous rappelions en peu de mots ce que dit à ce sujet le bienheureux Augustin, dans le seizième livre de la Cité de Dieu: « L’Asie, dit-il, s’étend, à l’Orient, du Midi jusqu’au Septentrion; l’Europe, à l’Occident, vers le Septentrion; et l’Afrique, aussi à l’Occident, jusqu’au Midi. Ainsi l’Europe et l’Afrique occupent à elles deux une moitié du monde, et l’Asie seule l’autre moitié. On a divisé les deux premières parties, parce que c’est entre ces deux-là que vient de l’Océan toute l’eau qui coule au milieu des terres, et qui nous fait une grande mer. Ainsi si l’on divisait le monde en deux parties seulement, celle de l’Orient et celle de l’Occident, l’Asie ferait l’une de ces parties, et l’Europe et l’Afrique feraient l’autre. » Après cette courte citation, revenons à notre propos.

[p. 8] L’Europe, coupée d’un grand nombre de fleuves et divisée en plusieurs provinces, est bornée à ses extrémités par les eaux de la mer. L’une de ses provinces, la plus étendue, qui contient une innombrable population et qui est aussi plus riche que les autres, se nomme Germanie. Dans cette contrée se trouve le fleuve Ister, qui prend sa source au sommet du mont Athnoe, et qui étant augmenté à profusion par les eaux de soixante rivières, et coulant avec violence du midi vers l’orient, sépare la Germanie de la Scythie, jusqu’aux lieux où il va se jeter dans la mer de Scythie, et est appelé le Danube. Dans ce vaste espace qui s’étend depuis le Danube jusqu’aux rivages de la mer de Scythie, sont répandues et habitent des nations féroces et barbares qui se sont, dit-on, élancées de diverses manières, mais toujours avec les coutumes des peuples barbares, de l’île de Scanza, que les eaux de l’Océan environnent de tous côtés, de même que les essaims d’abeilles sortent de leur ruche, ou que le glaive sort du fourreau. Là se trouve en effet le vaste pays de l’Alanie, l’immense contrée de la Dacie, et la région extrêmement étendue de la Gétie. La Dacie est située au milieu des deux autres contrées, et défendue, comme pourrait l’être une ville, par les hautes montagnes des Alpes, qui l’enveloppent comme d’une couronne. Les immenses replis de cette vaste contrée sont habités par des peuples farouches et belliqueux, savoir les Gètes, nommés aussi Goths, Sarmates, Amacsobes, Tragodites, Alains et beaucoup d’autres peuplades qui résident encore aux environs des Palus-Méotides.


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