LE roi des Anglais, Guillaume, étant donc délivré du soin des affaires de ce monde, Guillaume son fils s’embarqua le plus tôt qu’il put au port de Touche, passa la mer, fut accueilli par les Anglais et les Français, et reçut l’onction royale à Londres, dans Westminster, de Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, assisté de ses suffragans. Robert son frère avait quitté la Normandie avant la mort de son père, s’indignant que celui-ci ne lui permît pas de gouverner selon sa volonté le comté de Normandie et celui du Maine. Car il avait été depuis long-temps désigné héritier du premier de ces comtés; et, quant au second, il en sollicitait le gouvernement du vivant même de son père, sur le fondement que Marguerite, fille de Herbert, autrefois comte du Mans, avait été fiancée avec lui, quoiqu’elle fût morte bientôt après à Fécamp, comme vierge consacrée au Christ, et avant que les noces eussent été célébrées. Robert donc habitait dans le pays de Ponthieu, à Abbeville, avec des jeunes gens ses semblables, c’est-à-dire des fils des seigneurs de Normandie, qui le servaient en apparence comme leur futur seigneur, mais qui dans le fait étaient surtout poussés vers lui par l’attrait de la nouveauté. [p. 245] Dans le même temps Robert dévastait sans cesse le duché de Normandie, et surtout les frontières, par ses excursions et ses rapines; lorsqu’il apprit la nouvelle de la mort de son père, il se rendit tout de suite à Rouen, et prit possession de celte ville et de tout le duché sans aucune opposition. Et comme ses fidèles l’engageaient à aller au plus tôt conquérir par les armes le royaume d’Angleterre, que son frère lui enlevait, Robert leur répondit, à ce qu’on rapporte, avec sa simplicité accoutumée, et, s’il est permis de le dire, trop voisine de l’imprudence: « Par les anges de Dieu, quand même je serais à Alexandrie, les Anglais m’attendraient, et se garderaient d’oser se donner un roi avant mon arrivée. Mon frère Guillaume lui-même, que vous dites avoir eu cette audace, n’exposerait pas sa tête à toucher sans ma permission à cette couronne. » Il disait tout cela dans le premier moment; mais lorsqu’il eut appris en détail ce qui s’était passé, il ne s’éleva pas la moindre querelle entre lui et son frère Guillaume.

Or Henri, leur frère, demeura en Normandie auprès du duc Robert. Le roi Guillaume avait donné en mourant à son fils Henri cinq mille livres de monnaie d’Angleterre. Robert son frère lui donna en outre le comté de Coutances, ou, comme disent d’autres personnes, le lui engagea. Mais Henri n’en jouit pas longtemps; car Robert ayant trouvé quelques mauvais prétextes, qui lui furent suggérés par des hommes méchans, fit arrêter Henri à Rouen, au moment où il ne s’y attendait nullement, et lui enleva indignement ce qu’il lui avait donné.


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CHAPITRE III.

De l’accord qui fut conclu entre Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc de Normandie, son frère; et comment ils assiégèrent leur frère Henri dans le mont Saint-Michel.

APRÈS cela, et peu de temps s’étant écoulé, Guillaume, roi des Anglais, et Robert, duc de Normandie, firent la paix entre eux, et cependant bien peu auparavant Robert eût pu très-facilement s’emparer du royaume d’Angleterre, s’il eût été moins timide. En effet Eustache, comte de Boulogne, et l’évêque de Bayeux, et le comte de Mortain, ses oncles paternels, ainsi que d’autres seigneurs de Normandie, passèrent la mer avec une nombreuse suite de chevaliers, s’emparèrent de Rochester et de quelques autres châteaux dans le comté de Kent, et les gardèrent au nom de Robert. Mais tandis qu’ils attendaient le duc Robert lui-même, qui pendant ce temps s’occupait à se divertir en Normandie, beaucoup plus qu’il ne convenait à un homme, ils furent assiégés par le roi Guillaume, sans recevoir aucun secours de celui pour les intérêts duquel ils s’étaient exposés à de si grands dangers; et forcés de sortir honteusement des forteresses qu’ils occupaient, ils retournèrent chez eux. Enfin, comme nous l’avons déjà dit, il fut conclu tant bien que mal, à Caen, un accord entre les deux frères, par l’intermédiaire de Philippe, roi des Français, qui avait marché au secours du duc contre le roi Guillaume, résidant alors dans [p. 247] le château d’Eu, et entouré d’une immense armée d’Anglais et de Normands; mais ce traité, en ce qui regardait le duc Robert, fut pour lui aussi déshonorant que préjudiciable: car le roi Guillaume retint sans dédommagement tout ce dont il s’était emparé en Normandie par l’infidélité des hommes du duc, qui lui avaient livré les forteresses que le duc avait données à garder à ses chevaliers, afin qu’ils pussent faire la guerre au roi. Les forteresses que le roi Guillaume occupa de cette manière étaient Fécamp et le château d’Eu, que, Guillaume, comte d’Eu, lui avait livré aussi bien que tous les autres châteaux. Etienne, comte d’Aumale, fils d’Eudes, comte de Champagne, et neveu de Guillaume l’Ancien, roi des Anglais, en tant que fils de sa sœur, en fit autant, de même que plusieurs autres seigneurs qui habitaient au delà de la Seine.

Cependant au lieu de protéger, comme ils l’auraient dû, leur frère Henri, au lieu de prendre soin de lui, afin qu’il pût vivre honorablement comme leur frère et comme un fils de roi, Guillaume et Robert unirent leurs efforts pour l’expulser de toutes les terres de leur père. Ce fut ainsi qu’une certaine fois ils allèrent l’assiéger sur le Mont-Saint-Michel. Mais après qu’ils y eurent travaillé long-temps et sans succès, ils en vinrent enfin à se quereller entre eux, et le comte Henri sortit et alla s’emparer d’un château très-fort, nommé Domfront, par l’adresse d’un certain habitant du pays, lequel, noble et riche, n’avait pu supporter plus long-temps les vexations que lui faisait endurer, aussi bien qu’à tous ses autres voisins, Robert de Bellême, homme orgueilleux et méchant, qui [p. 248] possédait ce château à cette époque. Dès ce moment Henri le garda avec tant de soin qu’il en demeura maître jusqu’à la fin de sa vie. Vers le même temps, Jean, archevêque de Rouen, étant mort, Guillaume, abbé de Saint-Etienne de Caen, lui succéda.


CHAPITRE IV.