CHAPITRE VII.

Comment Robert, duc de Normandie, ayant engagé son duché à Guillaume, roi des Anglais, son frère, partit pour Jérusalem.

AINSI donc, l’année suivante, échauffés par ces divines exhortations, presque tous les chevaliers des pays occidentaux, tant ceux qu’illustrait une grande valeur que les autres plus obscurs, entreprirent le saint pèlerinage. Embrasé du même desir, Robert, duc de Normandie, envoya un exprès à son frère Guillaume, roi des Anglais, l’invitant à venir en toute hâte en Normandie, pour recevoir de lui son duché, le tenir en ses mains pendant son absence, et lui fournir sur les trésors des Anglais ce dont il aurait besoin, lui et les siens, pour soulager son indigence pendant l’expédition. Le roi Guillaume, tout réjoui de ce message, passa aussitôt en Normandie, et prêta au duc Robert dix mille marcs d’argent, sous la condition que, tant que le susdit duc demeurerait en pélerinage, lui-même tiendrait le duché de Normandie comme gage de son prêt, et qu’il le rendrait au duc lorsqu’après son retour celui-ci lui aurait remboursé l’argent qu’il lui avançait. Les choses ainsi convenues, le comte Henri se rendit vers le roi Guillaume et demeura tout-à-fait avec lui, et le roi lui concéda [p. 252] entièrement le comté de Coutances et celui de Bayeux, et en outre la ville de Bayeux et la citadelle de Caen. En ce même temps le roi Guillaume fit construire un certain château, nommé Gisors, sur les confins de la Normandie et de la France, et son frère Henri, qui lui succéda plus tard par la volonté de Dieu, rendit ce château inexpugnable, en le faisant entourer de murailles et en y construisant des tours élevées.


CHAPITRE VIII.

De la valeur que Guillaume déploya pour les intérêts de son royaume; et comment il persécuta l’église de Dieu et ses serviteurs.

NOUS pourrions rapporter dans ces annales, au sujet de ce roi Guillaume, qu’ayant deux fois conduit une armée sur leur propre territoire, il vainquit deux fois les gens du pays de Galles, qui s’étaient révoltés contre lui, et qu’une autre fois, marchant avec son armée à la rencontre de Malcolm, roi des Ecossais, qui avait conduit une armée en Angleterre, il le força à accepter les conditions qu’il voulut lui imposer. Voici encore un autre fait. Le roi Guillaume apprit qu’Hélie, comte du Mans, assisté de Foulques, comte d’Anjou, assiégeait ses hommes dans la ville même du Mans. (Hélie avait auparavant enlevé cette ville aux hommes du roi, mais les citoyens l’avaient rendue au roi, et c’est pourquoi Hélie était venu l’assiéger de nouveau.) Le roi Guillaume donc, ayant appris celle nouvelle pendant qu’il était en Angleterre, appela [p. 253] ceux de ses chevaliers qui se trouvaient en ce moment auprès de lui, donna ordre que ceux qui étaient absens eussent à partir à sa suite, et se rendant vers la mer pour passer en Normandie, il trouva, les vents contraires, et cependant il se lança sur les eaux, malgré les vents, disant qu’il n’avait jamais entendu dire qu’un roi eût péri par un naufrage. Ayant donc traversé la mer, pour ainsi dire en dépit des élémens, le seul bruit de son arrivée mit en fuite les comtes ci-dessus nommés, et leur fit lever le siége.

Je pourrais, dis-je, rapporter sur ce roi, et en toute vérité, ces faits et d’autres semblables encore, si je ne jugeais convenable, pour donner une suite régulière à cette histoire, de dire encore quelques mots des actes par lesquels ce roi persécuta grandement un grand nombre des serviteurs de Dieu et de la sainte Eglise, actes pour lesquels il fit une pénitence tardive et même infructueuse, du moins selon l’opinion de beaucoup d’hommes sages. D’ailleurs je suis pressé d’en venir à raconter avec plus de détail la vie de Henri, de mémoire divine, son frère et son successeur, qui, protégeant les hommes religieux et l’Eglise de Dieu, et leur prêtant son assistance, se fit infiniment vénérer.

Tandis que ce même Guillaume gouvernait le royaume d’Angleterre, Morel, neveu de Robert de Mowbray, comte de Northumberland, tua sur le territoire d’Angleterre le susdit roi des Ecossais, Malcolm, et son fils aîné, qui avaient fait une invasion dans le royaume, et détruisit la plus grande partie de leur armée. Or ce Robert, ayant voulu tenter de s’emparer, contre le gré de son seigneur, de [p. 254] certaines forteresses royales situées dans le voisinage de son comté, fut pris par les chevaliers du roi Guillaume, et par ses ordres retenu très-long-temps dans les fers; puis, sous le règne du roi Henri, il mourut dans la même prison. Beaucoup de gens ont dit qu’il avait été ainsi maltraité par une juste punition, pour avoir traîtreusement mis à mort le roi d’Ecosse, père de la très-noble Mathilde, qui fut dans la suite reine des Anglais. Or les terres qu’il possédait en Normandie et la plus grande partie de son comté, Henri, devenu roi, les donna à Nigel d’Aubigny, homme illustre et vaillant. Nigel épousa ensuite Gundrède, fille de Giraud de Gournay, et en eut un fils nommé Roger de Mowbray, qui étant encore enfant succéda à son père, lequel se fit moine dans l’abbaye du Bec, et donna à son fils de grandes propriétés en Angleterre. De même ce Giraud, sur la demande de son père, Hugues de Gournay, qui était aussi moine au Bec, donna beaucoup de choses à la même église, et partant ensuite pour Jérusalem avec sa femme Edith, sœur de Guillaume, comte de Warenne, il mourut en chemin. Sa femme revint ensuite, et se maria avec Drogon de Mouchy, qui eut d’elle un fils nommé Drogon. Le susdit Giraud eut pour successeur son fils nommé Hugues, qui se maria avec la sœur de Raoul de Péronne, comte de Vermandois, et en eut un fils nommé Hugues. Ayant dit brièvement ces choses, pour faire mention des amis et des bienfaiteurs du monastère du Bec, je reprends maintenant la suite de mon récit.