CHAPITRE XXI.
De la querelle survenue entre ce môme roi et Galeran, comte de Meulan; et comment elle fut terminée.
.... OR, à la droite des ennemis, les troupes s’étant avancées en ordre de bataille avec les archers à cheval, qui étaient en très-grand nombre dans l’armée du roi, il s’éleva des deux côtés de grands cris, comme il arrive ordinairement au commencement d’une bataille. Mais avant que les corps des chevaliers se fussent rencontrés, le parti du comte était presque entièrement détruit par la vigueur des archers, qui l’écrasèrent d’une grêle de flèches, vers le côté droit [p. 272] où les ennemis n’avaient pas de boucliers pour se défendre. Il serait trop long d’entrer dans les détails de cette affaire, et, pressé de passer à un autre sujet, je me hâte d’en rapporter seulement l’issue.
Peu après que le combat eut été engagé, le comte Galeran fut fait prisonnier, et l’on prit aussi tous ces riches et nobles chevaliers qui suivaient ses bannières. Quelques-uns d’entre eux cependant, après être tombés aux mains de leurs ennemis, se sauvèrent par la fuite, du consentement de ceux de leurs parens qui combattaient dans l’armée royale. Parmi ces derniers, furent Amaury, comte d’Evreux, et Guillaume Louvel, d’Ivry. Cette bataille fut livrée par les généraux de Henri, roi des Anglais, contre Galeran, comte de Meulan, l’an 1124 de l’Incarnation du Seigneur, et le 26 mars, non loin du lieu que l’on appelle le bourg de Turold.
CHAPITRE XXII.
Avec quelle habileté le même roi gouverna paisiblement tous ses domaines.
LE comte Galeran et ses compagnons ayant été chargés de fers, le roi Henri fit détruire de fond en comble la tour de Watteville. S’étant emparé ensuite du château de Brionne de vive force plutôt que par l’effet d’une soumission volontaire, il punit de la perte de ses yeux celui qui l’avait occupé long-temps, depuis la captivité du comte. Aussi ceux qui tenaient [p. 273] encore le château de Beaumont en furent-ils effrayés, et pour ne pas éprouver un pareil traitement, ils le rendirent au roi. Ayant ainsi apaisé toutes ces séditions, le roi réunit à ses domaines tant les terres du comte que les terres de ceux qui avaient été pris avec lui. Quelques années après, il pardonna cependant au comte Galeran, le délivra de ses fers, et lui permit de jouir du revenu de ses terres, se réservant seulement la garde de ses forteresses. Quelques-uns de ses compagnons de captivité demeurèrent dans les fers tant que le roi demeura lui-même dans ce monde. Or depuis le jour où le comte de Meulan fut fait prisonnier dans la bataille dont j’ai parlé ci-dessus, et durant les dix années que le roi Henri vécut encore, la paix la plus complète régna tant dans le duché de Normandie que dans le royaume d’Angleterre, quoique son neveu Guillaume fît tous les efforts possibles pour la troubler, pendant le peu de temps qu’il occupa le comté de Flandre. Mais ce sage roi était supérieur à presque tous les princes de son temps autant par sa bonté que par ses richesses; par l’une de ces qualités, savoir sa bonté, il était plein de condescendance pour les églises, les monastères et tous les hommes pauvres de ses terres; par l’autre, savoir par l’infinie quantité de ses richesses, il opposait sur divers points, à ses ennemis les plus rapprochés, de nombreuses compagnies de chevaliers chargés de repousser par la force des armes les brigandages qui pourraient être commis contre les églises ou les pauvres. Aussi arriva-t-il très-rarement que les terres de cet illustre roi Henri, situées dans le voisinage d’autres provinces, fussent exposées à des aggressions [p. 274] ennemies, et bien moins encore celles qui en étaient plus éloignées, parce que, comme je viens de le dire, les nombreux chevaliers que ce très-excellent prince entretenait dans l’aisance à ses frais, et qu’il honorait de ses présens, repoussaient toutes les entreprises hostiles.