Ce que fit le roi, par amour pour la justice, contre les changeurs pervers, dans presque toute l’Angleterre.

JE vais rapporter une chose qui arriva dans le temps où durait encore la querelle survenue entre le roi et le comte de Meulan, par où l’on verra apparaître et la sévère justice de ce roi contre les injures et son mépris pour l’argent, à côté de la droiture de ses intentions.

Tandis donc que le roi était en Normandie, occupé des affaires de la guerre, il arriva que, je ne sais par quel excès de perversité, presque tous les changeurs du royaume d’Angleterre fabriquèrent une monnaie d’étain, dans laquelle ils firent entrer un tiers d’argent au plus, tandis qu’elle devait être entièrement en argent. Cette fausse monnaie fut transportée en Normandie, et les chevaliers du roi en ayant reçu par hasard en paiement de leur solde, et n’ayant pu en faire usage pour leurs achats, attendu qu’elle n’était pas bonne, portèrent plainte au roi de cette falsification. Le roi donc irrité, et de l’insulte faite à ses chevaliers, et bien plus encore de cette violation de la justice, rendit [p. 275] une sentence, mandant et ordonnant à ceux qu’il avait laissés en sa place en Angleterre qu’ils eussent à punir de la perte de la main droite et des parties génitales tous les changeurs qui seraient justement reconnus coupables d’un tel crime. O homme défenseur de la justice et sévère à punir l’iniquité! Oh! s’il eût voulu accepter une rançon pour les membres de tant d’hommes criminels, combien de milliers de talens il eût pu gagner! Mais, ainsi que nous avons dit, il dédaigna l’argent, par amour pour la justice.


CHAPITRE XXIV.

De la mort de Guillaume, abbé du Bec, et des bonnes qualités du vénérable Boson, son successeur.

EN ce temps mourut Guillaume, abbé du Bec, qui eut pour successeur le seigneur Boson, au sujet duquel on a demandé ce qui lui a le plus mérité le respect et l’illustration parmi les hommes, ou de sa grande habileté pour les affaires du siècle et pour les affaires de la religion, ou de sa soumission toute particulière aux lois de la vie monastique. Plusieurs hommes puissans, brillans des dignités du siècle ou de celles de l’Eglise, vivaient avec lui dans la plus intime familiarité, le respectant comme un père, le craignant comme un précepteur, l’aimant comme un frère ou un fils. Ils lui confiaient le soin de leur ame, ils en faisaient comme une sentinelle, à l’aide de laquelle ils surveillaient tous les ordres ecclésiastiques. Aussi [p. 276] la vigilance assidue d’un tel homme, à qui sa sagesse et sa sainteté donnaient une très-grande autorité, était-elle propre à inspirer aux princes une parfaite sécurité pour ces objets de leur tendre sollicitude. Comme je viens de le dire, le roi Henri, ou plutôt l’assentiment unanime de l’assemblée générale, le fit abbé du monastère du Bec, quoiqu’il s’en défendit autant par humilité que par crainte de se charger d’un poste trop élevé. Les abbés, les monastères, les synodes, les cours le vénèrent comme un homme sage autant qu’éloquent, juste autant que rempli de prudence. Il se plaît à commander à ses sens, et ne se livre à aucun excès; jamais il n’accorderait rien à l’argent ou à la faveur, soit qu’il prononce une sentence en justice, soit qu’il dise son avis dans le conseil. Il se montre à la fois doux et sévère, et toujours de la manière la plus convenable; il ne paraît ardent à persécuter aucun homme, il n’est ennemi de personne, mais il poursuit partout tous les vices.

Maintenant, et pour ne pas m’éloigner plus longtemps de ce qui concerne l’illustre roi Henri, je vais raconter ce que j’ai promis de dire sur sa fille Mathilde, l’auguste impératrice.


[p. 277]