Comment la susdite impératrice, étant tombée malade, donna très-dévotement ses trésors à diverses églises et aux pauvres.
LA susdite impératrice, Mathilde, étant une fois tombée malade à Rouen, rendit témoignage de sa sagesse et de sa religion, tant pour les hommes du temps présent que pour ceux des temps à venir. Elle distribua d’une main généreuse, tant aux églises des diverses provinces qu’aux religieux des deux sexes, aux pauvres, aux veuves et aux orphelins, non seulement les immenses trésors de l’Empire, qu’elle avait apportés avec elle d’Italie, mais en outre ceux que la munificence du roi, ou plutôt de son père, lui avait alloués sur les richesses inépuisables des Anglais; à tel point qu’elle ne voulut pas même garder un matelas en soie sur lequel elle était couchée durant sa maladie, et que, l’ayant fait vendre, elle ordonna d’en remettre le prix aux lépreux. Toutefois elle se montra, dans cette distribution, plus généreuse pour l’église du Bec que pour beaucoup d’autres monastères de la Neustrie, si même on ne doit dire pour tous les autres. Elle donna à cette église diverses choses infiniment précieuses, tant par la matière que par le travail, les plus chères que possédât la ville de Bysance, et qui doivent subsister honorablement jusqu’à la fin des siècles, pour rappeler à jamais l’affection et le zèle de cette auguste impératrice envers celte église, et pour entretenir plus vivement le [p. 282] souvenir de cette illustre dame dans les cœurs de tous ceux qui habitent en ce lieu. Il serait trop long de décrire ou même d’indiquer toutes ces choses par leurs noms. Les hôtes les plus considérables, et qui ont vu souvent les trésors des plus nobles églises, se font un plaisir d’admirer ces objets. Un Grec ou un Arabe passerait en ces lieux, et éprouverait le même sentiment de plaisir. Nous croyons donc, et il est très-permis de croire, que le plus équitable de tous les juges lui rendra au centuple, non seulement dans le siècle futur, mais même dans le siècle présent, ce qu’elle donne avec joie à ses serviteurs avec autant de générosité que de dévotion. Il n’est pas douteux qu’elle a déjà reçu une récompense dans le temps présent, lorsque, sa maladie s’étant apaisée, elle est rentrée dans les voies de la sainteté par la miséricorde de Dieu, et lorsque ses moines, les moines du Bec (qui priant plus ardemment et plus assidûment que tous les autres pour le rétablissement de sa santé, s’étaient eux-mêmes presque entièrement épuisés à force de supplications), ont été également visités du souffle bienfaisant d’une meilleure santé, et se sont parfaitement rétablis.
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CHAPITRE XXVIII.
Comment, lorsqu’elle désespérait de sa vie, elle demanda au roi la permission d’être ensevelie au Bec; et de l’affection qu’elle avait pour celte église. — Comment elle recouvra la santé.
NOUS ne devons point passer sous silence, et même, pour mieux dire, nous devons tracer en caractères ineffaçables, afin de le transmettre aux siècles à venir, ce fait, qu’avant d’être entrée en convalescence, l’impératrice Mathilde avait demandé à son père de permettre qu’elle fût ensevelie dans le monastère du Bec. Son père l’avait d’abord refusé, disant qu’il ne serait pas digne de sa fille, l’impératrice auguste, qui, une première et une seconde fois, avait marché dans la ville de Romulus, capitale du monde, la tête décorée du diadême impérial par les mains du souverain pontife, d’être inhumée dans un simple monastère, quelles que fussent la célébrité et la réputation religieuses de cette maison, et qu’il convenait mieux qu’elle fût du moins transportée dans la ville du Rouen, métropole de toute la Normandie, et déposée dans l’église principale où avaient été placés aussi ses ancêtres, Rollon et Guillaume Longue-Épée son fils, qui avaient conquis la Neustrie par la force de leurs armes. Ayant appris cette décision du roi, l’impératrice Mathilde lui envoya de nouveau un messager, pour lui dire que son ame ne serait jamais heureuse si elle n’obtenait que sa volonté fût du moins accomplie en ce point. O femme remplie de force et [p. 284] de sagesse, qui dédaignait la pompe du siècle pour le sépulcre de son corps. Elle savait en effet qu’il est plus salutaire pour les ames des défunts que leurs corps soient ensevelis aux lieux où des prières plus fréquentes et plus pieuses sont offertes pour elles au Seigneur. Vaincu par la sagesse et la piété de son auguste fille, le père, qui était accoutumé à vaincre les autres en vertu et en piété, céda, et lui accorda la permission qu’elle sollicitait pour se faire ensevelir au Bec. Mais Dieu voulut, comme je l’ai déjà dit, qu’elle recouvrât entièrement la santé. Ayant donc, ainsi qu’il était convenable, rapporté toutes ces choses touchant l’impératrice Mathilde, je parlerai en peu de mots des autres enfans du roi Henri, quoiqu’ils fussent nés d’une manière moins honorable, et seulement pour faire connaître les principaux faits qui se rapportent à eux.
CHAPITRE XXIX.
Comment le roi Henri épousa Adelise, après la mort de sa femme Mathilde; et des enfans qu’il eut d’ailleurs dont le premier-né fut Robert, comte de Glocester, qui obtint l’héritage de Robert, fils d’Aimon, et sa fille.