Par un effet de la sagesse et de la bonté que Dieu lui avait accordées, le roi maintint la paix, non seulement dans ses terres, mais même dans les royaumes éloignés. Il tenait tellement sous le joug les gens du pays de Galles, toujours rebelles contre les Anglais, que, non seulement lui-même mais aussi tous ses vassaux, faisaient construire des forteresses dans toute l’étendue du pays, en dépit de ses habitans, et que, de son vivant, eux-mêmes n’en possédaient aucune directement, si ce n’est le mont appelé dans la langue des Anglais Snowdown, c’est-à-dire, montagne neigeuse, parce qu’en effet il y a constamment de la neige. Il n’y a qu’un seul point sur lequel quelques personnes aient trouvé ce roi répréhensible, et même avec justice, au dire de beaucoup de gens. Comme il tenait en ses mains les châteaux de quelques-uns de ses barons, et même de quelques seigneurs, dont les possessions étaient limitrophes de son duché, afin que ceux-ci ne pussent, dans l’excès de leur confiance, faire quelque tentative pour troubler la paix de son Empire, le roi les faisait quelquefois environner de murailles et garnir de tours, comme s’ils lui eussent appartenu en propre. Beaucoup de gens ne savaient pas quelles étaient ses intentions en agissant ainsi; et c’est pourquoi on l’en blâmait beaucoup.


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CHAPITRE XXXII.

Des églises et des monastères que le roi a bâtis; de ses largesses envers les serviteurs du Christ, et de ses autres œuvres pies.

OR cet illustre roi Henri dont nous rapportons ici les actions, fut très-généreux non seulement pour les puissans de ce monde, mais encore, ce qui est bien plus grand et plus utile, pour les religieux. C’est ce qu’attestent les évêques, les abbés, les moines pauvres, les congrégations de religieuses, non seulement de France et d’Aquitaine, mais aussi de Boulogne et d’Italie, qui recevaient tous les ans de lui de très grands secours. Ce roi fit élever en Angleterre, à partir des fondations, l’abbaye de Sainte-Marie de Reading [31] sur le fleuve de la Tamise, et l’ayant enrichie d’ornemens et de propriétés, il y établit des moines de l’ordre de Cluny. Il construisit aussi une autre église à Chichester, en l’honneur de saint Jean, y plaça des chanoines réguliers, et leur fournit en suffisance tout ce dont ils avaient besoin. De même, en Normandie et à Rouen, il fit presque entièrement terminer l’église de Sainte-Marie-du-Pré, commencée depuis long-temps par sa mère; il y fit construire un couvent, institua des offices de moines en nombre suffisant, orna ce lieu d’une enceinte de murailles, et lui donna de précieux ornemens et quelques domaines tant en Normandie qu’en Angleterre, pour l’usage de ceux qui s’y consacreraient au service de Dieu: et même s’il eût vécu plus long-temps, il lui eût [p. 290] fait de plus grands dons selon ce qu’il avait promis. Comme ce lieu appartenait à l’église du Bec, attendu qu’il était le patrimoine du seigneur Herluin, premier abbé et fondateur du monastère de ce nom, le roi y établit des moines du Bec, pour le service de Dieu; car il honora toujours et vénéra merveilleusement les abbés et les moines de cette église, et plus particulièrement encore le seigneur Boson, abbé. Nous nous souvenons nous-mêmes d’en avoir vu la preuve, lorsque ce roi donnait tous les ans à cet homme vénérable de fortes sommes d’argent pour l’assister dans l’entretien de sa congrégation, et pour l’aider à recevoir ses hôtes, que cet abbé accueillait et honorait admirablement bien, pour ne pas dire plus que ne lui permettaient ses forces, et selon l’étendue de sa charité plutôt que selon ses ressources. Et quoique le roi dans sa munificence ne fit pas de telles largesses seulement à cause de cet abbé, mais aussi à cause de la bonne réputation des moines, aux prières desquels il se recommandait sans cesse, directement ou par l’entremise d’un messager, il est cependant certain que le roi honora cet abbé plus que ses prédécesseurs, puisque du temps de son gouvernement il donna très-dévotement à l’abbaye du Bec quelquefois cent livres d’argent, beaucoup plus souvent cent marcs du même métal, tandis qu’auparavant cette même église recevait tout au plus en dons le quart des sommes indiquées. Le roi disait en outre que l’abbé Boson était supérieur à tous les autres hommes de son royaume, et par sa sainteté, et par sa sagesse pour les affaires spirituelles et pour celles du siècle; et non seulement il le disait, mais il prouvait aussi par [p. 291] ses œuvres qu’il le pensait, surtout durant les deux années qui précédèrent la mort de ce saint homme, et pendant lesquelles, comme il était accablé d’infirmités, le roi ne passait jamais dans le voisinage sans se détourner de son chemin pour venir lui faire une visite, et sans lui accorder avec empressement tout ce que l’abbé lui demandait pour les besoins de son monastère ou d’un autre.

Quelques maisons destinées aux serviteurs de Dieu furent en outre construites par les conseils et les libéralités de cet illustre roi, tant dans son royaume que dans des pays qui en étaient éloignés. Ainsi, sans parler d’églises moins importantes, le roi fit bâtir en grande partie et à ses frais l’église de Cluny, et lui assigna d’immenses possessions en Angleterre pout le salut de son ame. Il en fit autant pour l’église de Saint-Martin-des-Champs. Il fournit aussi quelques secours pour la construction de quelques bâtimens de service pour les moines de Tours, et voulut même leur faire bâtir un dortoir à lui seul et entièrement à ses dépens, pour leur laisser un souvenir. Il fit terminer en outre par les dons de sa munificence un hôpital établi à Chartres pour les lépreux de cette ville, édifice très-vaste et très-beau. Ses largesses inépuisables ouvrirent de plus un chemin à travers les montagnes des Alpes, jusqu’alors impraticables, pour la commodité de ceux qui allaient visiter les temples des Apôtres et les reliques des saints. Dirai-je encore que dans sa dévotion il envoyait tous les ans de nombreux secours, tant en armes qu’en autres objets nécessaires aux chevaliers du Temple de Jérusalem, qui combattent avec ardeur pour la défense de la religion [p. 292] chrétienne contre les Sarrasins? Il donna aussi à l’hôpital de Jérusalem une certaine terre située dans le pays d’Avranches, et dans laquelle ces serviteurs du Christ construisirent un village qu’ils appellent la Ville-Dieu, lequel a reçu de grands privilèges de la munificence de ce roi. Je ne dirai point que l’église de la bienheureuse Marie dans la ville d’Evreux, détruite par ce roi, pour ainsi dire par une sorte de pieuse cruauté, et reconstruite tout à neuf, surpasse de beaucoup en beauté presque toutes les églises de la Neustrie. J’ai déjà rapporté que cette ville avait été brûlée par le roi lors de ses querelles avec Amaury, et que l’église épiscopale de ce siége n’avait pu être préservée des ravages de l’incendie; mais dans la suite le roi concéda de si grands revenus à cette même église, que non seulement l’édifice fut reconstruit mieux qu’il n’était auparavant, mais qu’en outre les revenus de l’évêché lui-même se trouvèrent dès lors et à jamais considérablement augmentés.


CHAPITRE XXXIII.

De la mort du roi; et comment son corps fut transporté en Angleterre et enseveli à Reading.