On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne ne répondit, l'on ne vit rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux ensuite, montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt le danger augmenta... Une bande de loups gagna de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent se défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de crosse. Des hennissements parlant non loin de là firent dresser l'oreille aux loups. Ils se précipitèrent en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces clameurs, et les combattants purent s'arrêter et venir à bout du reste de la bande.

Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait cru entendre, non seulement les hennissements qui avaient attiré les loups, mais des exclamations poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons. Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer vers l'endroit indiqué par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner à les accompagner et céder à leurs raisonnements.

—Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de danger immédiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est déjà la proie des loups qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux.

Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce qu'étaient devenus Philéas et Sagababa.

Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux avait peu à peu ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa.

—Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il. Allons par cette route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une heure; tu verras.

—Et puis revenir à la maison après, pas vrai, maître à moi? demanda Sagababa dont les dents claquaient de peur.

PHILÉAS.—C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai mon affaire, je ne resterai pas ici où il fait un froid... de loup, c'est le cas de le dire. Tiens, voilà un beau sapin, nous y serons à l'abri de la neige. Arrêtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache les chevaux à l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous échappent en entendant tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu fais, à présent?

En effet le petit nègre, après avoir obéi à son maître, grimpait lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier, tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes fauves, était néanmoins mal à son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le change à Sagababa et pérorait-il en conséquence.

—Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper là-haut comme un lézard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un... Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent! Voulez-vous vous taire, sales bêtes... Comment les détacher? Les loups arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa, ou je suis perdu!...