Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur l'eut rendu agile, au lieu de le paralyser, car il était à peine sur l'arbre lorsque les loups arrivèrent. Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les chevaux; malgré les ruades désespérées de ces pauvres bêtes, ils eurent bientôt mis en pièces l'attelage de Philéas. Du haut de son arbre Saindoux, les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire tandis que le négrillon, au comble de l'épouvante, poussait des cris aigus et se cramponnait aux jambes de son maître.
—Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix entrecoupée; ça ne sert à rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant qu'il n'y a plus rien à manger.
—Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents. Philéas bondit.
—Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'écria-t-il. Eh bien, merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas où nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans le traîneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une idée... Ta carnassière, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr. Ton couteau, à présent; à merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite bouteille... C'est ça. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je vous prépare...
Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment où la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent à le dévorer. Pendant quelques minutes, Philéas frappa sans relâche... Peu à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides se firent et le moment arriva où il ne resta plus que quelques loups effrayés qui s'enfuirent en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de là.
Sagababa était dans le délire de la joie en voyant les bêtes fauves diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philéas. Il se mit à caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs guidèrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt dans une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia...
Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les autres à demi dévorés, se tenait le gros Saindoux, debout, appuyé sur sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin, Sagababa se livrait à une voltige effrénée et, dans le lointain, quelques loups disparaissaient en hurlant.
—Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce que je rève tout éveillé? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre Philéas? vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment êtes-vous venu à bout de les détruire en telle quantité? Peste! c'est prodigieux...