Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets épars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philéas, rasséréné, promit au docteur une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient (s'ils avaient encore une teinte scientifique), à la condition expresse que lesdits cheveux ne seraient jamais montrés en public et ne sortiraient pas de la collection particulière de Crakmort. On campa joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se dédommageait amplement de la contrainte passée. Le docteur, rassuré, se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse fraternisèrent et l'on se sépara en se disant cordialement au revoir. Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent à l'auberge, où ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur intention était de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et trop peu visité.
CHAPITRE XXII
LES CHENILLES
Ce fut le midi de la Russie que voulurent d'abord parcourir nos deux amis. Ils visitèrent villes et villages et allèrent jusqu'en Crimée, où ils admirèrent la superbe végétation et la délicieuse température dont on y jouit.
Ils passèrent ainsi l'hiver tout entier, puis le printemps. Ils ne se lassaient pas d'étudier moeurs et habitants, de regarder, d'interroger et de profiter.
La chaleur les surprit et les obligea de séjourner quelque temps dans le gouvernement de Saratoff. Philéas commença alors à se désoler et grognait tout haut. La cause de ce mécontentement provenait d'un vrai fléau, qui s'était abattu sur cette partie du pays. Une invasion de chenilles changeait la campagne en lui donnant, cette année-là, un aspect morne et désolé. Pas de verdure, pas de fleurs, pas de feuilles! Les arbres ressemblaient à des spectres décharnés, à des images personnifiées de l'hiver. Les sapins seuls bravaient les bêtes malfaisantes et offraient un abri aux touristes lorsqu'ils s'aventuraient, à faire quelques promenades.
Un matin, Saindoux entra tout joyeux chez son ami qui était en train de s'habiller.
—J'ai trouvé un agréable emploi de ma journée, Tueur, dit-il d'un air rayonnant, et je vous invite à partager avec moi un délicieux bain froid.
—Où donc allez-vous pour cela? demanda Polyphème avec indifférence.
PHILÉAS.—Dans une rivière, non loin d'ici. C'est charmant, paraît-il. Sagababa m'accompagne. J'ai loué une barque et je m'y promènerai quand je serai las de nager et de me baigner. Ce sera délicieux! Allons, venez-vous?