POLYPHÈME.—Volontiers, mais sans prendre de bain comme vous, j'ai mes raisons pour cela. Je n'en aurai pas moins grand plaisir à vous voir patauger, mon très cher.
PHILÉAS, vexé.—Dites nager, mon illustre ami.
POLYPHÈME, riant.—Non, non! je dis patauger et je le répète; je tiens à mon mot, vous me donnerez raison vous-même ce soir. Mais partons; profitons du moment où la chaleur n'est pas accablante.
Philéas appela le négrillon, se munit d'un vêtement de bain et les voyageurs se dirigèrent vers l'endroit où devait se baigner le gros Saindoux.
C'était un frais et joli enfoncement. Les chenilles semblaient avoir épargné les arbres qui bordaient la rive et il y faisait obscur et frais. Tout ébloui du passage de la lumière à une demi-obscurité, pressé par Polyphème qui semblait avoir une hâte singulière de voir son ami dans l'eau, Philéas plongea sans réflexion. Il reparut promptement et se cramponna au bateau en poussant des cris rauques, des exclamations entrecoupées...
Il était couvert de chenilles de la tête aux pieds! Ces bêtes malfaisantes s'étaient logées en masse sur les arbres. Le vent les avait fait tomber et elles surnageaient, couvrant la rivière d'une croûte épaisse, masse odieuse qui s'attachait à Philéas crispé et saisi d'horreur...
Sur la rive, Polyphème riait à se tordre; il avait prévu ce qui arrivait. Le dévoûment maladroit de Sagababa qui avait sauté dans le bateau et qui écrasait les chenilles sur le corps de son maître contribuait à augmenter son hilarité.
Philéas était hors de lui! Il aurait voulu pouvoir à la fois gourmander Polyphème, faire lâcher prise à Sagababa, se nettoyer, se r'habiller et fuir cet odieux endroit!
... Ses paroles se ressentaient du désordre de ses idées.