Les premiers jours se passèrent à n'installer. Polyphème y apportait une habileté particulière, aussi ne fit-il guère attention au départ de Philéas qui s'esquiva un beau matin, seul, en traîneau, dans le but de reconnaître un peu l'endroit où devait se trouver le gibier.

Saindoux était tout joyeux de son escapade. Il allait bon train, faisant galoper son cheval, lorsque l'animal butta tout à coup et s'abattit en brisant ses traits. Philéas, contrarié, sauta à bas du traîneau pour rattacher le harnais, lorsque le cheval ne releva d'un bond et se mit à fuir en hennissant, du côté de la maison.

Saindoux fut fort embarrassé; il commençait même à avoir peur... Sa crainte se changea en épouvante lorsqu'il vit sortir du bois et venir à lui un ours brun de grande taille!

Perdant la tête, le pauvre garçon se jeta dans le traîneau et y fouilla avec désespoir pour, saisir une arme... mais, ô désolation!... il avait oublié son fusil...

Il n'y trouva qu'un instrument bizarre; c'était une espèce de chapeau chinois en cuivre, avec force sonnettes. Sagababa, amateur de tout ce qui était bruyant, avait acheté cet instrument à Moscou et l'avait oublié là. En désespoir de cause, Philéas s'en saisit. Quand l'ours approcha, il fit en le brandissant un tel vacarme, que l'animal se recula tout effrayé! Il s'empêtra même de telle sorte dans les traits brisés qu'il lui fut impossible de s'en dégager malgré tous ses efforts...

—Ah! ah! dit alors Philéas, retrouvant sa voix; tu n'aimes pas la musique, bât ou ça[22]; elle me plaît, à moi, et je vais la continuer pour te faire marcher!

Note 22:[ (retour) ] Pour batiouchka, petit père.

Saindoux avait repris courage, en voyant l'ours devenu captif; il sauta dans le traîneau et fît de nouveau résonner aux oreilles de l'ours son terrible instrument.

Le vacarme fit partir au grand trot l'animal effaré; il allait dans la direction de la demeure de Philéas, à la grande joie de ce dernier. Saindoux le maintint habilement dans le bon chemin, grâce à quelques explosions de chapeau chinois. Il vit bientôt de loin Polyphème, armé d'un fusil, qui venait à sa recherche.