Philéas lâcha prise tout à coup et regarda la poignée de neige qu'il tenait... Son visage exprimait une stupéfaction profonde!
—Ah! mon Dieu, elle est rouge! dit-il enfin, tandis que Polyphème, poussant Sagababa dans la maison, revenait vers son ami et ne pouvait s'empêcher de rire de sa stupeur et de la ligure de la dame.
Elle était étrange, en effet! la pauvre femme avait la déplorable habitude de se peindre le visage; elle se mettait du rouge sur les lèvres, du noir sur les cils et sur les sourcils, du blanc partout. Cette dernière teinte avait trompé Philéas, tout imbu de l'idée de sauver ceux qui lui tomberaient sous la main, comme il venait de l'être lui-même.
Saindoux avait donc fort malencontreusement frotté la figure de la dame et avait causé par là le plus affreux gâchis qu'on puisse voir. Il y avait des raies rouges, des taches noires et un bariolage blanc sur cette malheureuse figure, rendue plus grotesque encore par les grimaces de colère qui la contractaient.
En voyant ce désastre, Philéas perdit la tête et se précipita chez lui; Polyphème voulait le suivre lorsque la dame lui prit le bras et commença à l'injurier. Le jeune homme s'impatienta promptement et, saisissant Sagababa qui était revenu, poussé par; la curiosité, voir ce qui se passait, il le jeta entre lui et la dame et, se dégageant par cette brusque intervention, il suivit lestement Philéas.
Le petit nègre ouvrait la bouche pour appeler son maître lorsque la dame, de plus en plus exaspérée, lui donna deux soufflets et empoigna ses cheveux crépus. Elle vociférait en déclamant contre les polissons dont elle tirerait vengeance, mais elle avait affaire à forte partie. Sagababa lui enfonça son chapeau sur la tête, lui entortilla la figure dans le cache-nez de Philéas tombé sur le champ de bataille, et avant que la dame ait pu se dégager, il avait rejoint son maître et Polyphème.
CHAPITRE XXIV
LE CHAPEAU CHINOIS
Cette aventure, tout en faisant rire nos deux amis, dégoûta Philéas de la ville; il n'eut pas de repos qu'il n'eut obtenu de Polyphème un changement de résidence. Ils allèrent donc se fixer dans une petite habitation qu'ils louèrent près d'une forêt immense.
Cet endroit convenait à leurs goûts aventureux, et ils avaient l'intention de parcourir souvent ces grands bois, le propriétaire leur ayant gracieusement accordé l'autorisation d'y chasser tant qu'ils le voudraient.