Dieu! que c'est beau, Paris! les rues sont plus larges que les grandes routes et les spectacles sont très superbes! J'ai vu à l'Opéra des bonnes gens qui se trémoussaient terriblement; je les ai crus enragés. Polyphème m'a dit que non, que c'étaient des malheureux qu'on appelle crampistes; ils sont pleins de crampes dans les mollets et alors, il faut qu'ils gigottent ferme pour se soulager un peu; en voilà une terrible maladie! Il paraît que ça se gagne; aussi, quand un des crampistes s'est approché de moi (j'étais allé avec Polyphème dans les coulisses du théâtre) je me suis sauvé en criant comme un perdu: «Gare les crampistes!» Quand Polyphème m'a rejoint, tous les malades qui causaient avec lui riaient comme des fous, je ne sais pas pourquoi.

Après ça, nous sommes allés au Cirque pour voir le dompteur Batty et ses lions! Sac à papier, quelles terribles bêtes! Je vous avoue, Monsieur et cher Vicomte, que je suis déjà dégoûté de cette chasse-là rien que d'avoir vu les lions de Batty. J'ai demandé à Polyphème à quoi ça servait de risquer sa vie à entrer dans une cage à lions.

—A rien, m'a-t-il dit.

—Alors pourquoi le fait-il?

—Pour amuser le public.

—Eh bien! moi, je trouve ça bête et mal de risquer sa vie pour la donner en spectacle, au lieu de travailler comme un honnête ouvrier; c'est stupide. Ça n'amuse pas, d'ailleurs, de voir un chrétien exposé aux bêtes féroces comme du temps des empereurs païens. C'est pas un spectacle catholique et je l'ai dit à Polyphème, qui m'a donné raison d'un air ému et grave qu'il n'a pas souvent.

Pour en revenir au Cirque, la fin a été très gentille. Après ces sales coquins de lions, voilà-t-il pas une cavalcade de singes qui arrive. C'était comme aux sept p'tites chaises[5], ainsi que disent les poreman[6]; vous savez, ceux qui s'occupent des chevaux élégants. Il y avait un jockey bleu, un jockey jaune, et un jockey vert pomme; ce n'est pas tout, il y avait aussi une guenon en amazone rouge; oh! mais, un amour de guenon! avec une belle toque à plumes blanches, des gants à manchettes et un toupet magnifique de faux cheveux, rouge carotte. Tous ces singes montaient des petits chevaux, noirs comme de la suie et méchants comme des diablotins. A un signal des écuyers, clic, clac! les chevaux bondissent, les singes se cramponnent à la crinière et broum! les voilà partis! Tout le monde riait, car vrai, c'était cocasse! les pauvres singes avaient une peur de chien! A chaque barrière sautée, ils glapissaient en désespérés. Chaque fois qu'ils passaient près des écuyers, armés de leurs grands fouets, ils les regardaient en faisant des grimaces de frayeur qui nous faisaient pâmer! Tout d'un coup, on entend un couic!... C'était le pauvre jockey jaune qui avait tourné avec sa selle sous le ventre de son cheval. Ça vexait le poney, qui voulait s'en débarrasser parce que le singe le chatouillait en se cramponnant à lui; mais il avait beau ruer, ça n'y faisait rien. Le jockey jaune était plus mort que vif et pinçait le cheval. Pour lors, voilà-t-il pas que le poney, furieux, se met à marcher sur ses pieds de derrière! En voyant cela, le singe se rassure et s'élance par terre. En sautant, il tombe sur le nez du cheval que la guenon conduisait. Ce poney-là a peur; il se cabre et l'amazone effrayée se jette sur la tête d'une grosse dame qui avait une forêt de cheveux crêpés, frisés, tire-bouchonnés, enfin un tas d'histoires sur la tête, quoi! La dame se débat; la guenon fourgotte[7] les cheveux et, comme elle était en colère, elle arrache toute la perruque de la grosse, pièce à pièce! Il y avait des faux cheveux, fallait voir! peut-être plus de deux livres pesant! tout le monde se tenait les côtes.

Note 5:[ (retour) ] Steeple-chase, course de chevaux.

Note 6:[ (retour) ] Sportmen.

Note 7:[ (retour) ] Pour «fourrage» (c'est un mot Normand).