PHILÉAS, rassuré.—A la bonne heure, mon cher Tueur, écrivez à Pierrot que nous partons; moi, je vais annoncer cela à mon ami, le vicomte de Marsy; je tiens à le mettre au courant de mes faits et gestes, car je me vois destiné à une vie illustre autant que glorieuse, grâce à mes voyages, et je veux que mon pays sache ce que je deviens, par l'entremise de cet homme estimable.

Les voyageurs s'établirent chacun devant un bureau et comme ils ne doivent pas avoir de secrets pour nous, lisons sans façon par dessus leur épaule ce qu'ils sont en train d'écrire:

Polyphème à Pierrot.

Mon cher ami, quelle trouvaille! quel trésor que ce Saindoux! merci mille fois! Grâce à vous, je vais entreprendre mon tour du monde avec la meilleure pâte d'imbécile!... Il m'amuse déjà tellement que je compte payer toute sa dépense: sa petite fortune n'y suffirait pas et la mienne me permet largement de faire cette générosité. Riche et désoeuvré comme je le suis, ces voyages sont ma seule ressource contre l'ennui; mon précieux Philéas est pour moi, j'en suis sûr, une source de distractions vraiment inépuisable; bien entendu que, pour ne pas l'humilier, je ferai semblant de ne presque rien dépenser pour lui en route. Je suis ami des plaisanteries, mais je suis avant tout bon enfant et j'aime comme je taquine, franchement. Nous partons demain pour Blidah. Sous prétexte d'affaires, je vais mettre mon gros camarade en face d'un lion; nous verrons comment il s'en tirera. J'en ris d'avance. Ah! la bonne tête! qu'il sera amusant, mon Dieu, qu'il sera amusant! je vous tiendrai au courant, cela va sans dire.

Bien à vous,

Pour Philéas, Polyphème Gérard, le Tueur de colibris féroces.

Pour vous et nos amis, Charles N.

Lettre de Philéas à M. de Marsy.

Monsieur et Vicomte, c'est avec un tremblement universel de tout mon être que je vous écris ces mots solennels: Je pars demain. Je m'en vais à Blidah avec mon célèbre ami, le Tueur (de colibris féroces), il y va pour affaires; je profiterai de ses occupations pour chasser un peu et faire connaissance avec les bêtes féroces et non féroces d'Afrique.

Depuis mon départ de Castel-Saindoux (ou j'ai été si heureux de vous recevoir) il m'est arrivé différentes choses qui ont accidenté mon existence. Je veux vous mettre au courant de ces détails de ma vie. J'ai d'abord reçu une lettre de Gelsomina; elle m'envoie sa photographie que je lui avais rendue et qu'elle me renvoie comme souvenir pendant mon voyage. Je la lui ai renvoyée... elle me l'a rerenvoyée; je la lui ai rererenvoyée... elle me l'a rerererenvoyée! alors... la voilà! Je vous prie de la lui rendre eu lui ordonnant avec douceur (et avec violence, s'il le faut) de la garder à jamais! Voilà une affaire bâclée, pas vrai, Monsieur le Vicomte?