PHILÉAS, scandalisé.—Devant vous, illustre ami? Ce ne serait pas respectueux!

POLYPHÈME.—Je le veux; je vais en faire autant de mon côté.

PHILÉAS.—S'il en est ainsi, j'accepte. Ouf! qu'on est mal pour appuyer sa tête! Tiens, au fait! nous sommes seuls. Je vais m'étendre par terre; je ne vous gênerai pas et je dormirai comme un bienheureux.

Un silence complet régna bientôt dans le wagon; trois heures s'écoulèrent; la nuit était avancée quand Charles N... (que nous continuerons d'appeler Polyphème, avec Philéas) se réveilla. On était arrivé à une station et les voyageurs profitaient de dix minutes d'arrêt pour manger à la hâte quelque chose. Polyphème, sentant son appétit s'éveiller, descendit sans réveiller Philéas qui dormait de tout son coeur, et alla rejoindre les dîneurs.

Pendant son absence, deux employés chargés d'examiner les voitures s'aperçurent que le wagon où dormait Philéas était sérieusement abîmé. Comme cette voiture était la dernière du train, ils se hâtèrent de la décrocher, de la mettre sous une remise, et de la remplacer par un autre wagon en bon état, ayant soin d'y transporter les quelques objets (y compris le fifi-mimi) laissés sur les banquettes, par Polyphème et Philéas; aucun des employés ne s'aperçut de la présence du dormeur sous la banquette et l'infortuné continua son somme sans se douter du changement dont il était victime. Polyphème remonta en voiture et reprit tranquillement sa place et son sommeil, convaincu que Philéas était là.

Réveillé au petit jour, le jeune homme appela Saindoux; il fut stupéfait, puis très effrayé de constater sa disparition et ne se tranquillisa qu'à la station suivante, où les employés lui expliquèrent ce qui avait motivé le changement de wagon.

Remis de son émotion, Polyphème rit beaucoup de la figure qu'avait dû faire Philéas et resta à la station pour attendre son compagnon, persuadé qu'il l'y rejoindrait bientôt.

Pendant ce temps, le gros Saindoux dormait comme un plomb sous sa banquette; il ne se réveilla que tard et se frotta les yeux en bâillant, puis il tressaillit, car il venait de s'apercevoir qu'il était dans une obscurité complète.

PHILÉAS, inquiet.—Est-ce qu'il fait toujours nuit, cher Tueur?... hein! pas de réponse! (Criant.) Mon illustre ami, réveillez-vous... Comment! il ne dit rien? (Il tâte les banquettes.) Personne, pas même fifi-mimi! (Avec terreur.) Le wagon ne marche plus! Ah! je crois deviner... (Il s'agite avec crainte.) Des malfaiteurs auront décroché la voiture. Polyphème se sera sauvé et fifi-mimi est leur victime... pauvre bête! Oh! (il saute) on vient par ici, et je n'ai pas d'armes... quelle position, grand Dieu!