Il respira en voyant ce dernier ramasser l'aiglon et descendre du rocher.

PHILÉAS.—Victoire! mes amis, j'ai encore vaincu; j'arrache cet innocent à ses féroces et hideux parents et j'en enrichis une collection naissante. Tiens, Sagababa, voilà le fruit de mon triomphe; voilà une dépouille apime[14], comme disaient les illustres Romains. Eh bien! à qui est-ce que je parle ici? prends donc cet animal, imbécile...

Note 14:[ (retour) ] Opime.

Encore mal remis de sa terreur, le négrillon considérait avec dégoût l'aiglon que lui présentait son maître. Ce corps à peine couvert de plumes, ces yeux énormes, ce bec ouvert, tout cela lui faisait horreur.

—Maître à moi pas laisser gros monstre là haut? demanda-t-il d'un ton insinuant.

PHILÉAS, avec sensibilité.—En voilà une idée! puisqu'il est orphelin, il lui faut un père, un protecteur et un ami; ce sera moi. Toi, tu seras sa bonne, sa maman nourrice.

SAGABABA, scandalisé.—Oh! moi nourrice! et d'un monstre, encore! pas ça, maître à moi; pas demander ça à pauvre Sagababa...

POLYPHÈME, riant.—Ta t'y feras, mon brave! Allons, Philéas, votre main et que je vous félicite de votre manière de vous tirer d'affaire... fichtre! il faut avoir un fier toupet pour se défaire de ses ennemis d'une façon aussi originale.

PHILÉAS, se rengorgeant.—Vous êtes trop bon, mon illustre ami; je n'inaugure pas mal mes voyages, en effet, mais il s'agit d'en finir avec ce Sagababa...