En disant cela, il posa brusquement l'aiglon dans les bras du petit nègre. L'animal, jeté ainsi sur Sagababa, cria de plus belle et se débattit. Au dégoût de Sagababa se joignirent la colère et l'humiliation. Il suivit «maître à moi» en secouant avec rage l'aiglon et en lui serrant le cou pour le faire taire. Cette manoeuvre eut un trop beau résultat. L'oiseau cessa tout à coup de s'agiter et de crier. Sa tête retomba sur l'épaule de Sagababa, qui ne fut pas peu alarmé en voyant la conséquence de son emportement. Il se mit à dorloter son oiseau, mais sans succès. L'aiglon ne bougeait plus, ayant été bel et bien étouffé par la main déjà vigoureuse de sa «mère nourrice».
Inquiet et désolé, Sagababa ralentit le pas, afin que Saindoux pût ignorer encore le trépas de son «fils adoptif».
Le gros Philéas tournait de temps en temps la tête, tout en revenant à l'auberge avec Polyphème. Il vit avec satisfaction les soins minutieux que Sagababa prodiguait à l'aiglon. Une bonne expérimentée ne s'y fût pas mieux prise.
—Cela va-t-il bien? lui cria-t-il; avarice donc! tu marches comme une tortue.
—Le petit dort, répondit Sagababa avec onction. Moi aller doucement pour pas réveiller lui.
Cette réponse suffit à Philéas, qui ne s'inquiéta plus d'un «petit» si bien soigné, et Sagababa respira en le voyant entrer dans l'auberge sans faire attention à lui. Se glissant alors sans bruit dans la cuisine, il saisit le moment où tout était en mouvement pour donner l'aiglon qu'il venait de plumer à la fille de l'auberge, grosse dondon à demi idiote. Il lui dît rapidement qu'il fallait cuire ce dindon pour ses maîtres. La fille prépara machinalement l'oiseau, sans faire d'observation, et Sagababa devint radieux en voyant son imprudence cachée et réparée, lui semblait-il.
Mais il n'était pas à la fin de ses terreurs. A peine le dîner avait-il été servi que deux exclamations firent sortir Sagababa de sa cachette et le firent arriver dans la salle à manger comme mû par un ressort.
... Il se trouva en face de Polyphème qui, toujours goguenard, avait pris le dindon et l'examinait avec une lunette d'approche, tandis que Philéas se frottait l'estomac tout en repoussant son assiette pleine. Derrière lui, l'hôte, effaré, regardait tour à tour les dîneurs et la malheureuse volaille, cause de tout ce tumulte. Devant ce spectacle, le coupable Sagababa défaillit...
POLYPHÈME, gravement.—Et vous dites que cette bête est un simple dindon, mon hôte? Convenez que c'est quelqu'hippogriffe et n'en parlons plus.
PHILÉAS.—Êtes-vous sûr, cher Tueur, que ce ne soit pas quelque animal dangereux à manger? J'ai l'estomac tout retourné... il me semble que j'ai avalé de la gomme élastique!