Si Machado de Assis vit approcher la mort avec un certain effroi, c'est qu'il avait en horreur la dégradation physique. Il était d'ailleurs trop épris de la beauté des choses pour envisager autrement la souffrance, laquelle, presque toujours, est une déchéance. Cette misère lui a été épargnée. Son agonie fut cruelle mais courte, et, jusqu'au dernier moment, il garda cette souplesse d'esprit qui était sa faculté maîtresse et dont son style a été l'image. Il n'eut pas le frémissement douloureux de vérifier en lui-même cette terrible chose qu'un écrivain britannique a appelée, avec l'exactitude de la langue anglaise, la «sclérose intellectuelle», c'est-à-dire l'endurcissement progressif des artères de l'intelligence et de la sensibilité. Il enfanta de beaux livres jusqu'à la fin. Seulement, en m'envoyant le dernier-né de ceux-ci, il m'écrivait, deux mois à peine avant sa mort: «Ce livre est vraiment le dernier. Maintenant, je n'ai plus la force ni la volonté de m'asseoir devant ma table et d'en commencer un autre: je suis vieux et fini». Et quand il se jugea littéralement épuisé, il considéra sa tâche comme terminée, et sa tâche voulait dire sa vie. Celle-ci était arrivée à être pour lui ce qu'il avait un jour défini: «un tumulte qui n'est pas la vie et un silence qui n'est pas la quiétude». On ne pourrait rêver pour un artiste une mort plus propice!

Deux mots encore avant de terminer. Nous avons déjà lié connaissance avec le genre de sa philosophie, ou, plus précisément, avec la philosophie de Braz Cubas, dont les mémoires, véritablement d'outre-tombe, constituent son chef-d'œuvre et la photographie de son âme,—je ne dis pas, notez-le bien, de son existence, car la partie anecdotique en est de pure imagination, il n'y a que la partie psychologique qui, seule, ait un caractère personnel. Aucun de ses livres n'est écrit, en effet, avec autant de vivacité, et aucun ne renferme autant de pessimisme, ni surtout un sentiment aussi pénétrant des injustices de la destinée, une vision de l'aspect lamentablement comique des choses, mêlée à une tendresse chagrine comparable à celle de Pierrot. La mort de sa mère, par exemple, l'émeut par cette impression d'iniquité fatale plus encore que par l'affliction filiale: «C'était la première fois que je voyais mourir quelqu'un,—dit Braz Cubas—je ne pleurai point; je me rappelle que je ne pleurai point: j'avais les yeux égarés, la gorge serrée, la conscience terrifiée... Quoi? une créature aussi docile, aussi douce, aussi sainte, qui n'avait jamais fait verser la moindre larme à personne, mère affectueuse, épouse irréprochable, fallait-il qu'elle mourut ainsi, tourmentée, mordue par la dent tenace d'un mal sans merci?... J'avoue que cela me parait obscur, inconséquent, insensé..».

S'il y a quelque amertume dans cette philosophie,—et quel humorisme n'en est pas rempli?—la raison en est surtout qu'elle vient de l'autre monde, sincère et franche donc, libre de préjugés et de ménagements. «La franchise—écrit Braz Cubas—est la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, la présence de l'opinion, le conflit des intérêts, la lutte des convoitises nous forcent à cacher les vieux haillons, à masquer les déchirures et les raccommodages, à ne point étaler au monde les révélations faites à notre conscience; et le meilleur de l'obligation est quand, à force de tromper les autres, on arrive à se tromper soi-même, parce que, en pareil cas, on s'épargne la honte qui est une sensation pénible et l'hypocrisie qui est un vice hideux. Mais après la mort, quelle différence! quelle délivrance! quelle liberté! Comme on peut rejeter son manteau, se débarrasser des oripeaux, se détacher de tout, enlever tout maquillage, dépouiller tous ornements, confesser tout bonnement ce qui a été et ce qui n'est plus! Parce que, en somme, il n'y a plus de voisins, ni d'amis, ni d'ennemis, ni de connaissances, ni d'étrangers: il n'y a plus de galerie. Le regard de l'opinion, ce regard inquisiteur et judiciaire, perd sa vertu aussitôt qu'on entre dans le domaine de la mort; je ne dis pas qu'il ne le dépasse pas et ne nous examine et ne nous juge plus; mais examen et jugement nous importent désormais bien peu. Messieurs les vivants, il n'y a rien d'incommensurable comme le dédain des morts».

M. de Oliveira Lima

de l'Académie Brésilienne de Lettres.

Fac-simile d'une lettre de Machado de Assis
adressée à M. de Oliveira Lima.


[MACHADO DE ASSIS. ROMANCIER, CONTEUR ET POÈTE]