Par son extraordinaire talent d'écrivain et par sa profonde dignité littéraire, par l'unité de sa vie, toute vouée au culte de la beauté intellectuelle, et par le prestige exercé autour de lui par son œuvre et par sa personnalité, Machado de Assis était arrivé, tout en étant le moins bruyant des hommes, le moins enclin à se mettre en évidence, à être considéré et respecté comme le premier des hommes de lettres de son pays, le chef, si cette expression peut répondre à l'idée, d'une littérature jeune, mais qui possède déjà ses traditions et chérit surtout ses gloires. Il ne se montrait toutefois pas avide de louanges, ne se répandait même pas, rivé à ses habitudes, en dehors de son cercle, quoiqu'il fut un excellent causeur, spirituel et, ce qui plus est, attentif. Sa vie était on ne peut plus réglée et tranquille depuis qu'il avait quitté le journalisme actif, car il avait commencé comme tout autre par la chronique parlementaire, les échos du jour et la critique dramatique.

Sa matinée se passait au labeur littéraire, chez lui, dans sa gentille maison de Cosme Velho, où il fut à la fois si heureux et si malheureux, où il composa des chefs-d'œuvre, où il vit expirer sa femme, et où lui-même vit s'approcher la mort avec la conscience de son appel inflexible et avec une parfaite lucidité d'esprit. Son souvenir restera longtemps, toujours j'espère, associé à cette gorge verdoyante et fraîche, percée entre les montagnes granitiques, où des arbres immenses étendent un dais éternel de feuillage et où des sources claires jaillissent et fuient avec un murmure plaintif et doux.

C'est un des endroits les plus ombragés et les plus pittoresques—ce qui n'est pas peu dire, s'agissant de Rio de Janeiro qui en possède une telle abondance,—et c'est peut-être aussi le seul qui n'ait pas encore éprouvé de grands changements, où la nature n'ait point été embellie par l'art; le seul qui ait conservé ce décor ancien que les vieilles estampes nous font voir fréquenté de calèches bondées et de cavaliers fringants.

Pendant la journée, on le savait à son bureau, au Ministère, car il appartenait à la légion des fonctionnaires publics, et assidu, ponctuel, zélé, comme rarement on en trouve, il remplissait ses fonctions avec une gravité et une conscience que son ironie appellerait touchantes, restant indifférent par devoir d'office aux changements de partis. Il n'était pourtant pas insensible, loin de là, aux choses d'intérêt national. Il y songeait davantage et avec un sentiment plus intense qu'il ne le laissait croire. Quant aux querelles de groupes à l'affût du pouvoir et aux brouilles de concurrents politiques, elles défiaient sa malice et le rendaient facilement persifleur. «La réconciliation éternelle entre deux adversaires électoraux—la remarque est faite par son Conseiller Ayres—devrait se compter comme un châtiment infini. Je n'en connais pas de pareil dans la Divine Comédie. Dieu, quand il veut être Dante, est plus grand que Dante».

Tard dans l'après-midi, on voyait invariablement l'écrivain chez son éditeur, à la librairie Garnier, où se tient un cercle, je dirais même un cénacle, s'il n'était ouvert à toutes les opinions et à toutes les idées. Ces five o'clock intellectuels sont même devenus une tradition, puisqu'ils datent d'un demi-siècle. Machado de Assis qui leur resta tout le temps fidèle et servit de trait d'union entre les deux époques, si différentes elles aussi, parle dans une de ses chroniques des fréquentes rencontres qu'il y eut jadis avec José de Alencar: «assis tous les deux, écrit-il, face à la rue, que de fois n'avons-nous pas traité ces questions d'art et de poésie, de style et d'imagination, qui valent toutes les fatigues de ce monde».

Cela se passait dans l'étroit magasin, du temps de l'empire. On a plus d'espace... et plus de chaises dans la nouvelle et magnifique librairie. La nature des conversations seule n'a pas changé. On commente toujours les choses du pays et de l'étranger; on discute sur les sujets politiques et de préférence sur les sujets littéraires; on échange force jugements et quelques paradoxes: heures toutes charmantes et pour moi inoubliables! Machado de Assis s'y attardait plus que tout autre, n'ayant pas l'habitude de rentrer avant six ou sept heures. Nous le plaisantions quand, au moment de se disperser, on le voyait chercher des prétextes pour descendre et remonter la rue d'Ouvidor.

Une fois par semaine, les vacances exceptées, il se rendait aux séances de l'Académie, dont il était le président incessamment réélu, et où les choses se passaient avec la placidité proverbiale de ces compagnies, exception faite de la discussion sur la réforme de l'orthographe: une question qui a le don de soulever partout des débats passionnés, probablement parce que personne ne connaît au juste cette partie de la grammaire.

La soirée, il la passait chez des amis de longue date, des voisins de campagne, pourrait-on dire presque, tant le Cosme Velho semble éloigné, la nuit, des lumières et de la gaité de la ville. On y bavardait, on y jouait l'hombre, voire le bridge, on y faisait de la musique; et, dans la société des jeunes gens, il puisait de la bonne humeur et de l'entrain. Allant d'un groupe à l'autre, tout en gardant son air effacé et sa politesse si distinguée, justement parce qu'elle était spontanée, il aurait pris garde seulement de s'asseoir sur le canapé, parce qu'il avait sur ce meuble des idées particulières. Il y voyait bien alliées l'intimité et la bienséance, mais ne pouvait s'empêcher d'ajouter: «Deux hommes assis sur un canapé peuvent débattre la destinée d'un empire, comme deux femmes peuvent s'entretenir de la beauté d'une toilette; mais ce n'est que par une aberration des lois naturelles qu'un homme et une femme y parleront d'autre chose que d'eux-mêmes».

C'est ainsi qu'il a vieilli, en conservant cette dignité austère qui, selon lui, est la grâce du vieillard, «car la vieillesse ridicule—tels sont ses propres mots—est peut-être la plus triste et la dernière surprise de la nature humaine». La vieillesse solitaire lui paraissait cependant un fardeau. Dans son horreur d'être banal et dans sa préoccupation constante de courtoisie, il en était arrivé à se demander—un de ses amis les plus dévoués m'a communiqué cette impression—s'il n'était pas devenu indifférent ou même ennuyeux aux autres, s'il n'avait pas assez vécu par l'intelligence pour que l'heure eût sonné de céder la place aux nouveaux arrivés, et s'il n'avait pas produit trop longtemps pour ne pas porter ombrage.

La vieillesse! il en a dégagé assez douloureusement la philosophie, quand il a fait écrire par la plume de Dom Casmurro les réflexions suivantes, après que ce personnage eût fait bâtir une maison entièrement pareille à celle dans laquelle s'était écoulée son enfance et sa jeunesse, et après qu'il eût reconstitué ainsi le décor des temps les plus heureux de son existence: «Mon but était de nouer les deux bouts de la vie et de reconstituer, dans la vieillesse, l'adolescence. Eh bien! je ne suis pas parvenu à recomposer ce qui a été ou ce que j'ai été. Si le visage est le même, la physionomie est de tous points différente. S'il n'y avait que les autres qui fissent défaut, passe encore: on se console plus ou moins des êtres qu'on a perdus; mais il y manquait moi-même, et cette lacune est irréparable. Ce que j'ai devant moi est, mal comparé, semblable à la teinture sur la barbe et sur les cheveux, et qui ne fait que conserver l'apparence extérieure, suivant le langage des autopsies: l'intérieur ne supporte pas les teintes. Un certificat qui me donnerait vingt ans pourrait tromper les étrangers, comme tout document faux, mais non moi-même. Les amis qui me restent sont de date récente: tous les anciens s'en sont allés étudier la géologie des cimetières. Quant aux amies, quelques-unes datent de 15 ans, d'autres de moins, et presque toutes ont foi dans leur jeunesse. Deux ou trois en auraient persuadé les autres, mais le langage qu'elles parlent oblige souvent à consulter les dictionnaires, et cette consultation perpétuelle ne laisse pas d'être fatigante».