Maison où vécut de longues années et où mourut
Machado de Assis
S'il use de délicatesse envers tous les âges, la vieillesse spécialement lui suggère un respect ému. Quelle créature adorable que cette Dona Carmo, la femme d'Aguiar—Mme Machado de Assis en réalité—«qui possède ce don de parler et de vivre par tous les traits et une faculté de charmer le monde... Ses cheveux blancs, nattés avec art et goût, donnent à son âge avancé un relief spécial et font que tous les âges se confondent en elle». Mais ses jeunes filles sont-elles par hasard moins charmantes? Quelle création vivante que cette jolie Capitú, la fillette précoce d'esprit qui, dans une adorable idylle d'enfants, si simple et pourtant si attachante, guide, conseille et déjà domine de sa décision intelligente l'adolescent de volonté plus faible, qu'elle trompera plus tard, en plongeant dans les siens ses «yeux ressac,—des yeux qui entraînaient en dedans, comme la vague qui se retire de la plage aux jours de ressac».
L'éveil de l'amour chez Bentinho, les surprises qui chez lui en dérivent, la sensation du premier baiser, la conscience de son sentiment, tout cela se trouve décrit avec une légèreté de touche et un grain de malice qui sont d'un art consommé! Le roman psychologique est là tout entier, avec ses enquêtes pénétrantes, quoique sans effort apparent, comme s'il s'agissait d'une suite de raisonnements faciles à la portée de tout le monde et dont tout le monde serait capable, et néanmoins si habilement dégagés, si magistralement conduits, que précisément les plus incisifs sont ceux qui semblent d'une déduction plus aisée.
On fait tout de suite la remarque, en passant en revue toute l'œuvre de Machado de Assis,—une quinzaine de volumes, car il ne s'est pas trop prodigué,—que dans ses derniers livres il ne se préoccupe plus comme dans les premiers des incidents moins communs, je ne dis pas des rares ou des dramatiques, parce qu'il les a presque toujours écartés à dessein—; qu'il laisse plutôt couler la vie avec son train habituel et tranquille, sûr d'y trouver ample matière à observation et à méditation dans cette espèce de tête-à-tête avec son imagination, quand les idées, comme l'exprime une de ses belles phrases, «ouvrent les ailes et commencent à se heurter de côté et d'autre pour s'envoler, comme des oiseaux qui voudraient s'échapper d'une cage vers l'azur».
Il semble que les personnages féminins de Machado de Assis disposent de plus de sagacité et d'énergie que les autres, bien que l'écrivain n'ait nullement été intentionnellement dur pour son sexe: Estacio et Jorge, par exemple, sont des modèles de droiture et d'honneur. Seulement, parfois, ils parviennent moins à maîtriser leurs sentiments. Comparez-les à une Yaya Garcia, l'enfant vive et espiègle qui, un beau jour, par l'effet d'un secret deviné, atteint la puberté morale puisqu'en elle éclôt subitement le sentiment de l'amour, et non seulement se trouve chérir celui qu'elle croyait détester, mais entend le posséder sans partage et le dispute à l'autre affection, refoulée mais pouvant renaître, l'enveloppant des fils de sa grâce câline et le conquérant par la seule force de son caractère.
L'écrivain ne se garde pas d'afficher une tendresse particulière pour les jeunes veuves: Livia et Fidelia ont été sa première et sa dernière création. On ne peut pas dire que l'âme des jeunes filles le troublait,—nous venons de mentionner des exemples qui le démentiraient—mais on dirait qu'il se défendait d'avoir à chercher des caractères exceptionnels, trouvant en général dans ces jeunes âmes trop d'ingénuité et trop peu de résistance à l'amour. Il ne se lassait au contraire jamais d'épier la lutte du sentiment nouveau contre le sentiment ancien et paraissait se plaire à faire vaincre le regret par l'espérance, ce qui est une assez belle et heureuse façon de comprendre la vie. «La vie, s'écria-t-il un jour, en mettant cette réflexion sous la plume autobiographique de Dom Casmurro, la vie est si belle que l'idée même de la mort a besoin de surgir à la lumière, avant que la mort puisse trouver son accomplissement».
On a cependant découvert, fréquemment même, le plus noir pessimisme dans l'ironie de Machado de Assis. Il me semble plutôt que la vieille distinction, si tranchée, entre l'optimisme et le pessimisme fait, cette fois encore, faillite. L'écrivain n'appartient exclusivement ni à l'une ni à l'autre de ces écoles: ni Démocrite, ni Héraclite. La conciliation est d'ailleurs dans sa nature. Il a écrit quelque part «que le ciel et la terre finissent par s'entendre: ce sont presque des frères jumeaux, le ciel ayant été créé le deuxième jour et la terre le troisième». Il est plutôt et toujours lui-même, c'est-à-dire qu'on découvre dans son esprit un fond de mélancolie organique, qui n'arrive pas tout à fait à l'amertume, mais qui des fois s'épanouit en un sourire,—ce sourire dont il parle, qui effleure nos lèvres, quand nous approuvons intimement quelque chose qui va d'accord avec notre âme,—et d'autres fois en une larme mouillant à peine la paupière, sans un sanglot, parce que, comme il l'a observé à l'égard d'un de ses personnages, «l'intensité est plus dans le sentiment que dans l'expression».
Sa mélancolie était un peu le produit de l'hypochondrie, cette fleur qu'il a dépeinte «jaune, solitaire et morbide, d'un parfum enivrant et subtil». L'hypochondrie a cependant ses joies: il existe même une volupté de l'ennui, que l'auteur considère «une des sensations les plus fines de ce monde et de ce temps». D'un autre côté, son optimisme était souvent du cynisme, bien entendu dans l'acception philosophique du terme dont l'esprit remonte à la morale socratique et comprend la glorification de la vertu par le renoncement au vice. Braz Cubas déduisait, il est vrai, de certaines réflexions, que le vice sert pas mal de fois d'engrais à la vertu, mais cela ne l'empêche pas d'avoir pour la vertu l'estime qu'on a pour une fleur odorante et saine.
La vérité est que Machado de Assis avait atteint, au moyen d'une assez longue évolution, cet équilibre parfait de la sensibilité qui se reflétait, comme dans un miroir poli, dans son style patiemment travaillé, mais en apparence coulant, clair et naturel. Ses premières productions tenaient par de fortes attaches au romantisme, non pas précisément au romantisme primitif, dont les sentiments étaient outrés, (il y a tout juste une réminiscence de celui-ci dans son conte intitulé Frei Simão, et assez dans les romans du début, Helena surtout) mais au romantisme de la dernière phase, plus conventionnel que débordant, où l'amour triomphe par sa fatalité bien plus que par son élan. Virgilia, la maîtresse mariée de Braz Cubas, de qui elle avait été un moment la fiancée, n'aime déjà plus avec passion: le romanesque avait expiré en elle et en lui. Elle aime, certes, d'amour; mais cet amour est fait de désœuvrement et de plaisir, il se rallume au jour le jour et s'éteint sans tragédie. Virgilia se retrouve veuve, affectueuse et tendre, au chevet de l'amant vieilli et moribond, comme le meilleur souvenir distant de sa vie et comme une bonne pensée en mouvement, jetant un démenti au pessimisme du vieux garçon oisif et rêveur.
Déjà du temps où ses couples d'amoureux longeaient l'abîme, s'obstinant à n'y voir «qu'un reflet de la voûte céleste», il le regardait autrement: l'ironie montait jusqu'à la surface littéraire et souriait des artifices du sentiment comme de ceux du langage. «Le ridicule, remarquait-il à ses débuts de romancier, est une sorte de lest que l'âme porte quand elle entre dans l'océan de la vie: il y en a qui font tout le voyage sans autre espèce de cargaison». Ce fut l'ironie s'exerçant aux dépens de ces âmes-là qui le soutint, qui le distingua, qui le haussa: elle ressort de toute son œuvre et en constitue le fond permanent et solide, quoiqu'elle hésite à se livrer, qu'elle se reprenne, qu'elle se surveille et fasse la coquette avant de se manifester.