Il en était ravi, lui aussi, car il l'aimait d'un grand amour cette ville de Rio de Janeiro, jolie comme pas une, d'où il n'était jamais sorti, et dont il a si bien pénétré l'âme et si aisément deviné les ressorts cachés. Si les pages descriptives manquent singulièrement dans son œuvre, sur laquelle ne se projette pas l'ombre la plus légère d'un paysage brésilien, de ville ou de campagne, c'est que la nature sauvage, apprivoisée ou parée, ne l'intéressait guère. Elle n'avait aucune influence sur ses sens. Si une remarque de ce genre s'imposait, il la faisait comme si la nature s'animait à ses yeux au point de présenter un aspect humain. Je prends au hasard cette phrase de Quincas Borba: «La pluie alors cessa un peu et un rayon de soleil parvint à percer le brouillard,—un de ces brouillards humides qui semblent émis par des yeux qui ont pleuré». La vision morale se fixait seule sur sa rétine. Les seules forêts, les seuls paysages qui attirassent son attention, c'était les âmes et les cœurs, malgré ou peut-être à cause de l'importance exagérée prêtée par les romantiques brésiliens à la sensation vécue du milieu indigène. L'âme indigène lui avait cependant dévoilé ses mystères et l'avait heureusement inspiré: son recueil de poésies Americanas, daté de 1875, en fait foi; et l'indianisme, on peut le dire, n'a rien produit chez nous de plus tendre et de plus émouvant que ces tableaux des débuts de notre vie coloniale.
«L'amour, dit-il dans l'un de ses poèmes, l'amour qui s'infiltre dans l'âme et détruit la vie, est de tous les climats comme la lumière et l'air». Ses indiennes l'éprouvent à la façon des femmes européennes. Potyra a la pudeur farouche des premières martyres chrétiennes, et Niani a la passion mortelle d'une infante délaissée. La licence poétique lui permet ces rapprochements psychologiques défendus par la prose plus sévère, car les créations de ces nouvelles peuvent convenir indistinctement à des phases différentes d'une même époque; mais elles sont véritablement de leur milieu, c'est-à-dire tout à fait locales. Si le Brésil entier pleure en Machado de Assis un maître de notre langue portugaise; si depuis les grands lyriques, Gonçalves Dias en tête, et le puissant et délicat José de Alencar,—le peintre de l'existence indigène et de l'existence civilisée, de la vie des villes et de la vie champêtre, qui, dans la phrase de l'écrivain que nous célébrons, composa avec la diversité des mœurs, des régions et des temps l'unité nationale de son œuvre,—personne n'a chez nous conquis le même prestige et exercé le même ascendant sur l'opinion, ou, pour mieux dire, sur le goût éclairé du public, l'auteur de Braz Cubas fut cependant le moins provincial de nos écrivains.
Ses Contos Fluminenses (dont l'équivalent, en France, serait: Contes Parisiens) furent les premiers qu'il fit paraître, et tous ceux qui suivirent restèrent dans le même cadre. Ces types qu'il a crayonnés, ces caractères dont il a enregistré l'évolution—en notant avec un art merveilleux les détails qui sont insignifiants pour le vulgaire, mais qui ne le sont jamais pour l'analyste, toute chose insignifiante ayant sa valeur documentaire et son importance, et constituant, dans son cas, l'objet d'une science concluante,—appartiennent à un monde plus large, ou du moins plus tolérant d'idées, d'habitudes plus douces et de rapports plus aisés. L'auteur le trouve et nous le fait trouver prodigieusement intéressant, parce que rien dans la vie de ce monde-là ne lui est indifférent. Il ne le prétend du reste pas extraordinaire; il se contente de ce qu'il y voit et y trouve ample matière à réflexion: «la vie, dit-il, se compose de quatre ou cinq situations, que les circonstances font varier et multiplient à nos yeux». Ceci se trouve dans Quincas Borba, et dans le Memorial de Ayres, on trouve la même idée, plus développée: «la vie, c'est bien cela, une répétition d'actes et de gestes, comme dans les réceptions, les dîners, les visites et autres distractions; de même dans les travaux. Les événements, pour peu que le hasard les embrouille et les débrouille, résultent maintes fois pareils dans le temps et dans les circonstances; de même pour l'histoire, de même pour le reste».
Machado de Assis a sûrement témoigné une sensibilité toute particulière dans l'étude du moral féminin. Pour commencer, il avait en piètre estime la vanité masculine, encore qu'il l'explique de façon plutôt ingénieuse en matière d'amour. «Pour ce qui est des aventures, rappelle-t-il dans Braz Cubas, j'ai trouvé des hommes qui souriaient, ou qui niaient difficilement, froidement, par monosyllabes, etc., tandis que leurs complices n'avaient l'air de rien et auraient juré par les Saints Evangiles que tout n'était que calomnie. La raison de cette différence est que la femme se livre par amour, soit par l'amour-passion, dont parle Stendhal, soit par celui purement physique de quelques dames romaines par exemple, ou polynésiennes, ou laponnes, ou cafres, et peut-être d'autres races civilisées; mais l'homme,—celui bien entendu qui appartient à une société cultivée et élégante,—unit sa vanité à l'autre sentiment. En outre, et je me rapporte toujours aux cas défendus, la femme, quand elle aime un autre homme, croit manquer à un devoir et cherche pourtant à dissimuler avec un plus grand art: elle doit raffiner la perfidie; tandis que l'homme, se sentant cause de la faute et vainqueur d'un autre homme, devient légitimement orgueilleux et passe tout de suite à un autre sentiment, moins âpre et moins secret:—cette bonne fatuité qui est la transpiration lumineuse du mérite».
Venant en droite ligne et en succession immédiate du romantisme, un peu paladin de la femme par conséquent, il ne s'est jamais laissé bercer par l'illusion de ces réhabilitations si chères à la sensiblerie de l'école. Écoutez-le railler les tristesses de Menezes, dans le plus ancien de ses romans: «Il vivait maritalement avec une perle qu'il avait, peu de temps auparavant, ramassée dans la fange; mais il avait découvert la veille, chez lui, des traces d'un autre amateur de pierres précieuses. Sûr de l'infidélité de sa maîtresse, il demandait conseil».
L'écrivain est, on le voit, tout entier en germe dans ses premières productions. Dans ses contes de début existe déjà la note délicatement spirituelle des derniers, comme dans ses plus anciens romans on découvre l'investigation minutieuse et sympathique de l'âme humaine, qui distingue les plus récents. Naturellement le style a changé: il a acquis constamment de nouveaux dons jusqu'à en devenir irréprochable; mais même dans ses commencements, à sa période romanesque, ce style ne fut jamais rhétorique ni diffus. Le bon goût, vertu fondamentale de l'écrivain, et qui lui était d'ailleurs naturelle, l'en aurait détourné s'il n'y avait pas eu, pour le tenir éloigné des pires défauts de l'école, le caractère tout personnel de son œuvre qui la rend pour ainsi dire unique dans notre littérature.
On a surnommé distinction cette qualité littéraire du bon goût que Machado de Assis révèle à un si haut degré et qui, sans faire de lui un moraliseur en fait un moraliste. Son œuvre est saine et honnête; elle est la preuve vivante que la vie peut être considérée même dans ses rapports sexuels, sans qu'il soit nécessaire ou même utile de verser dans l'immoralité. Dans les types féminins qu'il a créés, il existe toujours une retenue, une pudeur même, qui ne portent pas obstacle à leur fougue sentimentale—Rachel, Livia, Yaya Garcia sont bel et bien des amoureuses—; mais qui les maintiennent dans la bienséance, laquelle est d'ailleurs une règle de la vie, heureusement assez observée en général. Cela n'empêche point que ces types exquis soient rendus avec fidélité en même temps qu'avec décence.
Machado de Assis ne se vantait pourtant pas de connaître les femmes. Résurrection, son premier essai de roman, contient même cette phrase de psychologie méfiante: «Il ne suffit pas de voir une femme pour la connaître, il faut aussi l'entendre, quoique souvent il soit suffisant de l'entendre pour ne la connaître jamais». Il ne se vantait du reste de rien, puisqu'il n'affichait aucune prétention, étant au fond un timide. C'est même cette timidité qui l'a empêché de donner plus d'essor à sa fantaisie qui était grande—ses poésies nous en fournissent la preuve—et qui, dans quelques-uns de ses contes et dans quelques-unes de ses chroniques, se permet d'endosser avec une grâce piquante le déguisement d'autres âges et d'autres civilisations. La poésie ne pourrait se passer de fantaisie, et la sienne est imprégnée d'une fantaisie peu échevelée, plutôt correcte, mais toutefois troublante, puisqu'elle évoque tous les problèmes de la vie et de la mort sous leur aspect complexe et suivant leur issue unique. C'est ce que, dans un élan ému, il appelle le monde de la lune: «cette mansarde lumineuse et réservée du cerveau, qui n'est que l'affirmation dédaigneuse de notre liberté spirituelle».
Dans le roman, il s'est intentionnellement limité au monde ordinaire, et même à un coin de ce monde. Ses créations féminines, en particulier, procèdent bien du milieu fluminense. Elles sont des produits légitimes de la capitale, ces femmes à l'orgueil fréquemment chaste et au cœur sagace, dont la réserve est une des qualités, mais qui n'en sont pas moins séduisantes, parce que ce leur est une réserve intelligente, comme chez quelques autres, bien plus rares, la malice est également intelligente. «Cette dame,—écrivait, au sujet de Dona Cesaria, le Conseiller Ayres—cette dame ne vaudrait peut-être rien si elle n'avait du fiel. Je ne la vois jamais d'une autre façon, et cela est exquis... Il y a des moments où l'esprit de Dona Cesaria est tel qu'on regrette que ce qu'elle dit ne soit pas exact, et on le lui pardonne facilement».