Le conte est au roman ce que la chronique est à l'essai: un raccourci par lequel on obtient des effets surprenants. Machado de Assis, plus que nul autre chez nous, a excellé dans le conte. Ce ne sont pas des narrations serrées, vigoureuses, dramatiques, comme celles de Guy de Maupassant—son talent littéraire, quoique nourri de logique, n'était pas fait d'assurance—; ce serait davantage, si l'on pouvait établir un parallèle qui par d'autres côtés échappe à l'analyse, des compositions dans le genre d'Alphonse Daudet, ayant plutôt que le relief du tableau à l'huile la fluidité du pastel, et aussi une sorte d'émotion qui anime les couleurs et en rend la tonalité plus douce et pour ainsi dire caressante.

Pour le genre de talent de Machado de Assis, le conte possède un avantage: celui d'être plus court, ce qui veut dire qu'il a une allure plus rapide et plus condensée. L'action ne menace pas de se perdre en des observations à côté, même lorsqu'il s'agit d'analyse directe, et l'ironie autant que l'émotion y affleurent davantage. Le roman fut néanmoins son domaine d'élection: non pas le roman à intrigues, mais le roman psychologique, d'une psychologie subtile sans affectation et vraie sans brutalité, qui vous prend et vous retient par son développement ondoyant et ne vous impose pas ses déductions trop savantes et inexorables. C'est de la psychologie alerte et sobre, qui tâche de ne pas trop se faire voir, s'efforçant à ne pas paraître ennuyeuse, ayant l'air de procéder comme par jeu, tout à son aise, aimanta railler les opinions, mais sans disséquer les cœurs.

Les premières nouvelles de Machado de Assis portent l'empreinte romantique dans leur manière plus que dans leur essence. Elles sont d'un romanesque très mêlé de bon sens, et d'une préoccupation de spiritualité que le naturalisme corrige déjà à chaque pas. Il y a en elles du Feuillet et du Mérimée. Ce n'est que dans les plus récentes, à partir de Braz Cubas, qui date de 1879, que les conflits aigus et violents des âmes cèdent la place aux oppositions quotidiennes de sentiments, aux nuances psychologiques, aux simples divergences de vues qui suffisent à remplir leurs pages, comme elles suffisent d'ailleurs à remplir l'existence. Dès ses débuts même, dans la préface de son livre intitulé Résurrection, sa première tentative de ce genre, il se défendait de vouloir faire autre chose que du roman d'analyse: «Je n'ai pas songé à faire du roman de mœurs—telles sont ses paroles;—j'ai tenté d'esquisser une situation et le contraste de deux caractères; avec ces éléments si simples, j'ai essayé de créer l'intérêt du livre». Les deux caractères en présence, ou mieux, en opposition, sont ceux de Livia, la jeune veuve aimante et confiante, dans son élan imaginatif, et de Félix, le médecin à l'amour ombrageux qui, au fond, méprise les femmes autant que M. de Camors.

Machado de Assis
(Tableau de Henrique Bernardelli, appartenant à l'Académie Brésilienne)

Ses personnages de moins en moins tranchants, de plus en plus à demi-teintes, sans pour cela cesser de se détacher de l'ensemble, ne s'agitent finalement plus avec les conventions de l'art: ils se meuvent avec le naturel de la vie et restent toutefois gravés dans la mémoire comme de vieilles connaissances. Ne pouvant en évoquer beaucoup ici, je rappellerai Ayres, le diplomate rangé dans ses habitudes et dans ses sentiments, auquel les Ministères et les salons ont enlevé la spontanéité, mais qui a gardé son sens commun, qui s'épie et se ménage; il semble un égoïste parce qu'il ne se sacrifie pas, mais sa charité consiste à ne pas sacrifier son prochain. Je rappellerai encore José Dias, l'homme aux superlatifs,—«une façon à lui de prêter un aspect monumental aux idées et servant, à défaut d'idées, à prolonger les phrases»—; le parasite qui ne se contente pas de sa place à table, mais qui s'est installé dans la maison, où il s'est rendu utile et enfin nécessaire, par sa discrétion, ses petits talents de société, la sincérité qu'il met dans son hypocrisie forcée, l'aisance et la dignité avec lesquelles il porte plutôt qu'il ne supporte sa dépendance. L'histoire est presque tragique de ce Rubião, héritier inattendu des biens et des doctrines d'un philosophe erratique, se plongeant voluptueusement dans le désœuvrement sentimental, se laissant dévaliser à tort et à travers—l'un de ses exploiteurs, Camacho, le journaliste doctrinaire, est un type inoubliable—et finissant par sombrer dans la misère et dans le délire des grandeurs.

Dans ses personnages féminins, la volonté, généralement, abonde. Depuis Helena jusqu'à Fidelia, en passant par Estella,—la victime de la fierté, de la pudeur et du dévouement,—ce sont des femmes à la raison claire et forte, qui ne dénoncent moralement leur sexe que parce qu'elles savent bien pratiquer l'art de la dissimulation, qui d'ailleurs peut bien, dans beaucoup de cas, passer pour une vertu. «La dissimulation est un devoir,—lit-on dans son roman Helena, daté de 1876,—quand la sincérité est un danger». Elle est encore une vertu chez la Sophia de Quincas Borba, coquette qui par manque de tempérament et par une foule de considérations sociales ne recherche pas le péché, mais qui se livrerait si on l'y acculait; dépitée de ne point l'être par qui elle le voudrait, et si pas indifférente aux hommages, puisqu'elle est trop femme et forcément vaniteuse, du moins sourde à l'appel des autres; se demandant un beau jour, ou plutôt par un jour de pluie, pourquoi elle a refusé tous ses adorateurs,—«question sans mots qui lui courut par les veines, les nerfs, le cerveau, sans autre réponse que le trouble et la curiosité». Le sens psychologique de l'auteur intervient pour nous en donner l'explication: «Si vous me demandiez si Sophia a quelques remords, je ne saurais vous le dire. Il y a une gradation dans le ressentiment et dans la réprobation. Ce n'est pas seulement dans les actes que la conscience passe graduellement de la nouveauté à la coutume et de la crainte à l'indifférence. Les simples péchés par pensée sont soumis à cette même variation, et l'habitude de songer aux choses nous les rend si familières que l'esprit finit par ne plus s'en étonner ni s'en froisser».

On dirait, et on dirait juste, à voir la discrétion avec laquelle sont dessinés ses caractères féminins, respectables presque tous sans exception, et à en juger par l'ensemble de son œuvre où l'humour est sans grossièreté comme aussi sans méchanceté, que Machado de Assis a beaucoup vécu dans l'intimité intellectuelle des écrivains anglais. Il avait en effet, on l'a bien remarqué, un faible, tant pour les humoristes du XVIIIe siècle, Sterne, Fielding, Swift, que pour les romanciers du XIXe, Dickens, Eliot, Thackeray. Il admirait beaucoup Shakespeare, comme un arbre colossal et touffu à la floraison merveilleuse, tout paré de force et de beauté; mais c'était de préférence aux premiers qu'allait sa plus grande sympathie, parce qu'il éprouvait tout leur attendrissement devant la vie, et que, comme eux, il cherchait à dérober ce sentiment sous le masque d'une ironie toujours en éveil mais jamais cruelle. Son sarcasme, quoiqu'on ait pu l'envisager comme une manifestation quelque peu amère, était plutôt celui qu'il attribuait à l'un des personnages de son premier roman: «bienveillant et anodin, sachant mêler les épines aux roses».

Cet écrivain admirable était du reste l'homme le mieux élevé et le plus correct que j'aie jamais connu. L'urbanité apparaissait en Machado de Assis constitutionnelle et spontanée, c'est-à-dire que le premier mouvement était déjà chez lui le mouvement poli. Il n'avait pas à faire, comme tant d'autres, et du meilleur monde, un effort sur lui-même pour ne blesser ni ne heurter son prochain, car cette qualité de courtoisie supérieure lui était personnelle: c'était un don tout naturel plus encore qu'un produit de l'éducation. Il avait invariablement pour juger les événements un mot d'esprit, mais en général, des hommes il en faisait individuellement abstraction. Il a fait dire à l'un de ses personnages que «la valeur des hommes se mesure de différentes façons, mais que le moyen qui consiste à valoir par l'opinion des autres est le plus sûr». Ce n'était toutefois pas lui qui se serait chargé de juger les autres, du moins dans un but hostile. Je n'assure pas qu'il s'abstint de penser du mal de quelques-uns de ses semblables; mais, par principe, il ne disait du mal de personne. Tout au plus soulignait-il, en le répétant avec son léger bégaiement naturel et un fin sourire dans ses yeux retranchés derrière le pince-nez, un jugement moins aigre que celui qu'il avait entendu et sur lequel il était d'accord. Cependant, que de malice pétillante dans quelques-unes de ses phrases, que d'ironie mordante dans quelques-uns de ses aperçus, le tout jeté à la légère, d'une façon pour ainsi dire distraite. Écoutez, par exemple, cette remarque: «On ne perd pas tout dans les banques; l'argent lui-même, quand parfois il se perd, ne fait que changer de propriétaire».

Sa politesse extrême dérivait d'une indulgence qui, loin d'être du cynisme, était, au contraire, une tolérance faite en proportions égales de bonté et de doute. La bonté, il l'avait dans l'âme; le doute, il se l'était acquis en coudoyant les choses et les gens, en observant le monde ou mieux les mondes qu'il connut, parce que la société de sa jeunesse avait entièrement changé au temps de sa maturité, et celle de 1888 semble retarder d'au moins soixante ans par rapport à la société d'aujourd'hui. «Venez donc voir la ville de Rio habillée à nouveau, m'écrivait-il à Caracas, il y a quatre ans. Vous aurez de la peine à la reconnaître. C'est une métamorphose qui vous étonnera; j'en suis tout surpris moi-même, quoique j'aie assisté à l'éclosion du papillon».