Il est bien dommage qu'à côté du journal imaginaire du Conseiller Ayres, Machado de Assis n'ait pas écrit le sien, le véritable; d'autant plus qu'il n'oubliait pas d'observer à propos de vieux papiers condamnés au feu par l'ancien diplomate, homme du monde avisé, que «nous portons tous dans notre tête d'autres vieux papiers qui ne brûlent jamais et qui ne s'égarent point dans de vieux bahuts». Un chapitre de Mémoires qu'il nous a laissé sous le titre: Le Vieux Sénat, est de nature à rendre plus vif encore ce regret. C'est une ébauche délicate et en même temps saisissante du Sénat de l'empire en 1860, au temps de sa jeunesse de journaliste: une assemblée où se groupaient les parlementaires des premiers temps de la Constituante orageuse, les champions de la majorité du jeune monarque contre une régence affaiblie par la discorde civile, et les derniers venus à cette oligarchie éclairée et grave qu'était notre Chambre Haute d'alors.
«Ces hommes,—je traduis ses paroles—que je voyais là réunis tous les jours, avaient fait ou vu faire l'histoire des débuts du régime, et moi je n'étais qu'un adolescent étonné et curieux. Je leur trouvais une tournure particulière, demi-militante, demi-triomphante, qui leur donnait un aspect participant un peu de l'homme, un peu de l'institution. En même temps, je me souvenais des injures et des quolibets que la passion politique avait inspirés contre quelques-uns d'entre eux, et j'éprouvais l'impression que ces personnages calmes et respectables, qui maintenant se reposaient sur ces fauteuils étroits, n'avaient pas joui jadis du respect des autres ni probablement ressenti leur sérénité actuelle. Et je leur enlevais les cheveux blancs et les rides, et je les faisais de nouveau jeunes, ardents, agités. J'ai commencé là à apprendre la part de présent qu'il y a dans le passé, et réciproquement. L'oligarchie, le coup d'État de 1848 et nombre d'expressions de la politique en opposition avec l'ascendant conservateur trottaient dans mon imagination; et en voyant les chefs de ce parti, souriants, familiers, plaisantant entre eux et avec les autres, échangeant des prises de tabac et prenant ensemble leur café, je me demandais en moi-même si c'était eux qui pouvaient faire, défaire et refaire les éléments et gouverner ce pays avec une main de fer».
Quelques croquis individuels de ce «Vieux Sénat» sont frappants et je ne puis résister à vous en donner une idée. Voyez, par exemple, le marquis d'Itanhaem, l'ancien tuteur de l'Empereur, «que l'âge rendait moins assidu aux séances, mais qui venait néanmoins plus qu'on ne pouvait s'y attendre. À peine pouvait-il descendre de voiture, gravir les escaliers et se traîner jusqu'à son fauteuil à droite. Il était sec, décharné, coiffé d'une perruque et portait de grosses lunettes. À l'ouverture et à la clôture du Parlement, son aspect s'aggravait de l'uniforme de sénateur. S'il eût porté la barbe, il aurait pu dissimuler en partie ses traits émaciés et flétris, car le visage rasé accentuait sa décrépitude; mais c'était la mode autrefois, et la majorité du Sénat y restait encore attachée». On croit entendre, dans ces pages, «les sons gutturaux qui rendaient plus pénétrante et agressive la parole tranchante, fine et rapide» de Zacharias, ce maître consommé du sarcasme. On y rappelle des oubliés, comme Ribeiro, Vicomte de Rio Grande, «philosophe et philologue, qui ne parlait jamais, mais tenait à côté de lui, à terre, sur le tapis, contre le pied de son fauteuil, le dictionnaire de la langue, dont il consultait l'un ou l'autre tome quand, pendant une discussion, il entendait un vocable qui lui semblait d'origine incertaine ou d'acceptation douteuse».
Le grand écrivain a, jusqu'à un certain point, racheté cette lacune de son œuvre—lacune d'autant plus sensible que tous s'accordent à déplorer la rareté extrême des mémoires dans notre littérature,—en confiant à son excellent ami, l'homme de talent et de cœur qu'est M. José Verissimo, la tâche de publier sa correspondance. M. José Verissimo l'avait souvent prié d'écrire ses souvenirs, mais je crois que Machado de Assis hésitait à le faire, en raison, non pas de sa modestie—on ne peut l'exagérer à ce point quand on connaît sa juste valeur—mais de sa retenue. Il n'aimait pas à se livrer, c'est-à-dire qu'il n'aimait pas à dévoiler tout le fond de sa pensée. Il en gardait une partie pour lui-même, soit par politesse, soit par fierté, car ce timide avait la dignité de l'orgueil,—cet orgueil qu'il qualifia «d'irradiation de la conscience»,—et cet humoriste reculait toujours devant l'idée de blesser les autres.
Que la contradiction entre ces termes ne nous étonne point. La timidité n'exclut pas la force d'âme, et ce sceptique en fournissait bien la preuve sous ses façons un peu embarrassées et ses dehors presque craintifs. Il était même passionnément attaché à plusieurs opinions, disons à quelques articles de foi:—à la probité littéraire, à l'indépendance de l'esprit, à la noblesse de sa tâche professionnelle;—comme il resta toujours fidèle à ses admirations intellectuelles et à ses amitiés. Cependant, il n'avait pas à proprement parler, d'amis vraiment intimes, quoiqu'il fût loin de posséder l'air distant de Mérimée, une de ses idoles littéraires. Renan fut aussi l'objet constant de son admiration par son style et par son scepticisme optimiste qu'il se plut à comparer, dans un petit essai charmant, avec la mélancolie pessimiste de la grave et bonne Henriette à la tendresse égoïste et au vigoureux esprit de sacrifice.
Je viens d'employer le mot «sceptique». C'est une expression commode, usitée à chaque instant et répondant néanmoins à quelque chose de précis. Est-ce qu'on peut s'empêcher d'être tant soit peu sceptique quand on a assisté à beaucoup d'événements, quand on a été mêlé à beaucoup de faits? Et il est à peu près impossible qu'il en soit autrement de nos jours, si peu intense et mouvementée que soit la vie pour quelques-uns. Un critique anglais écrivait au sujet de John Morley, à propos de sa dernière publication: «Il a envisagé trop de croyances pour se laisser déconcerter par les plus récentes; il a suivi le cours de trop de mouvements dans l'histoire pour se laisser abuser par des mirages». Rappelez-vous tout ce que Machado de Assis a vu pendant son demi-siècle d'activité littéraire. Il l'avait commencé vers 1860, quand l'empire avait acquis tout son éclat: la paix intérieure était assurée, l'agriculture prospérait, le commerce se développait. Les derniers romantiques célébraient en littérature leurs amours exaltés de tristesse, qui sonnaient déjà faux dans ce milieu apaisé et utilitaire. Machado de Assis composait alors, lui aussi, des vers, et de fort beaux: on n'est pas impunément jeune et sensible, et l'auteur des Mémoires de Ayres l'était resté dans l'âme. Ses premières poésies avaient cependant un aspect déjà intellectuel, indépendamment de leur forme châtiée et de leur grâce exquise, qui plus tard devint parfois un peu mièvre. L'amour ne suffisait point à éveiller son lyrisme: il lui fallait la vibration du cerveau en même temps que celle du cœur. Lamartine et Musset n'étaient plus seuls à satisfaire son inspiration: celle-ci avait besoin du stimulant tragique d'Edgar Poe, en même temps que du condiment imaginatif d'Henri Heine.
Il fit aussi de la poésie politique: c'était à l'époque qui suivit l'apparition des Châtiments. Dans son premier recueil de vers intitulé Chrysalides, qui date de 1864, le sort de la Pologne et du Mexique, représentatifs à ce moment des peuples asservis et des nations vaincues, ne laisse pas d'exciter son indignation et de toucher chez lui ce sentiment libéral qui réside dans tout cœur brésilien. Précisément alors, la guerre étrangère contre le Paraguay venait d'éclater à nos frontières. Machado de Assis éprouva comme les autres la fièvre patriotique de ces jours d'attente et de délire. Le reflet s'en est conservé dans quelques pages de Yaya Garcia, où justice est rendue à nos vertus militaires pendant le danger; mais l'impression la plus durable qu'il eût gardée de ce temps n'était point belliqueuse. Du moins, je ne l'ai jamais entendu témoigner de sympathie pour la guerre ou rendre hommage à l'esprit de conquête.
Bien que son œuvre ne le traduise point, il garda un souvenir plus ému des luttes de la tribune et de la presse, pacifiques quoique acerbes et violentes, entre ceux qui voulaient retarder et ceux qui voulaient précipiter l'abolition de l'esclavage. De 1871 à 1888, ce fut la grande question sur laquelle s'échafaudaient les combinaisons politiques, le problème absorbant de l'existence nationale qui élevait et renversait les ministères en accordant alternativement la victoire aux partis et aux groupes franchement et inlassablement hostiles entre eux. On sait de quelle façon rapide, calme et digne, s'accomplit la réforme par excellence. Rien ne fait plus d'honneur à notre histoire et ne prouve mieux notre culture avancée. La littérature, pendant ce temps, continuait son évolution. La muse nationale avait été patriotique et guerrière avec Tobias Barreto, philanthropique et éprise de réparation sociale avec Castro Alves, toujours sous l'influence de Victor Hugo. Elle se fatigua un jour des grandes envolées et se mit à perfectionner la forme avec entrain. Ce fut le triomphe de l'art pour l'art: la placidité parnassienne avec de-ci de-là des réminiscences sentimentales et des échappées dans le domaine scientifique. Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, Coppée, Hérédia étaient devenus les modèles: ils furent les dieux de cet Olympe.
Machado de Assis n'eût pas de peine à suivre cette transformation à laquelle il était préparé; mais il trouva dans la prose, mieux encore que dans la poésie, l'instrument le plus propre à faire valoir ses talents littéraires. Il fut un chroniqueur délicieux au temps où la chronique succéda au feuilleton. Il s'en montra même si épris, que, dans l'un de ses romans, la vie conjugale est comparée à une chronique, parce qu'elle n'avait besoin, expliquait-il, que de fidélité et de quelque style. Le style, certes, ne lui faisait pas défaut. Son progrès fut graduel et remarquable. Il atteignit un degré de perfection et de charme que tous s'accordent à lui reconnaître. Pour s'en rendre compte, il suffit de repasser chronologiquement son œuvre: on verra ainsi comment il en arriva à rejeter les artifices d'abord visibles, à se dépouiller de toute convention, à éliminer les lieux communs sans recourir aux bizarreries, à témoigner d'un manque de prétention allié à une recherche du beau dans la simplicité, ce qui constitue le très grand art. L'impression serait pareille si, dans une exposition de modes rétrospectives, on passait d'une coiffure poudrée Louis XVI aux bandeaux noirs et lisses des vierges grecques, d'une robe à paniers de gracieuse étoffe Pompadour a une chlamyde aux plis harmonieux, voilant juste ce qu'il faut pour faire ressortir la nature.
L'esprit du chroniqueur avait le cachet athénien. On y trouvait la mesure d'Henry Fouquier atténuant la verve railleuse d'Alphonse Karr, et aussi une grâce toute personnelle qu'aucun autre écrivain n'a jamais atteinte chez nous; une façon à lui de considérer les événements, de ne pas s'en montrer surpris, de les expliquer par des assertions dubitatives, avec des semblants de précaution, des hypothèses ingénieuses, des interrogations curieuses, en deux mots, avec une fantaisie et une finesse séduisantes.