On oubliait volontiers, à le voir travailler et produire, sans cesse quoique sans hâte, jusqu'à son dernier moment,—son dernier livre a paru peu de semaines avant sa mort,—que Machado de Assis était en littérature un ancêtre. Ses premiers vers et sa première prose datent de près d'un demi-siècle. Dans un de ses romans, il a fait cette remarque: «qu'il y a en politique des vieux garçons:—ceux qui parviennent à un âge très ingrat sans avoir connu la béatitude des gens qui se mettent en ménage... avec un portefeuille». Ce n'était pas son cas dans la vie littéraire, puisque, de bonne heure, il avait rencontré le succès et qu'encore jeune il avait épousé la renommée. Si l'écrivain, comme tel, n'avait pas vieilli, c'est qu'il était décidément lui-même plutôt qu'il n'appartenait à une école. Il l'était même foncièrement. Sa personnalité a une place à part dans notre littérature, elle ne se confond avec aucune autre; et le fait qu'on a cherché à l'imiter prouve également qu'il n'était pas pareil à ses contemporains, car les pastiches ne se copient point.
De vouloir être impersonnel, c'est-à-dire de ne pas vouloir apparemment river sa subjectivité à son œuvre en la composant d'éléments objectifs, il en était arrivé à être, en quelque sorte, indéfini dans le temps. En effet, ses personnages n'appartenaient pas exclusivement à une époque déterminée, ils n'en étaient pas le produit direct et circonscrit. Généralement, la liaison intime manquait entre le monde des acteurs de la petite comédie humaine créée par son imagination et le temps choisi pour leur action. Parmi ses personnages, il en est quelques-uns tout en demi-teintes, comme nous en connaissons tous, qui traversent la vie d'une manière vague, qui sont comme effacés et presque inaperçus; d'autres cependant, sont des personnages qui décèlent tout simplement la psychologie humaine sans avoir recours à la modalité d'une époque.
Est-ce que par hasard Harpagon, Alceste, M. Jourdain, Célimène, dans la littérature française, sont des caractères du XVIIe siècle? La préoccupation du synchronisme dominait-elle Molière? Ne sont-ce pas plutôt les types de son théâtre immortel qui, pour figurer sur les planches, se parent des habits brodés, des jabots à dentelles et des perruques frisées du grand siècle, tout comme ils auraient pu endosser la redingote noire et se couvrir du chapeau haut de forme de notre temps? Les personnages de Machado de Assis portent les vêtements de nos jours, exactement comme ils pourraient, sans anachronisme, porter ceux d'une autre époque. L'humanité est du reste uniforme sous ses aspects variés, elle est identique à travers l'évolution de la mode. Heureux celui qui réussit à en saisir les traits généraux, car les traits locaux ne font que dissimuler le fond commun et universel. Le Timon de Shakespeare est aussi bien de Londres que d'Athènes: ce serait partout le désenchanté de la flatterie; comme sa Cléopâtre, aussi peu égyptienne que possible, est surtout la grande amoureuse de la légende, que les historiens en quête de nouveauté ne parviennent pas à détruire.
D'autres fois, Machado de Assis n'était pas, répétons-le, aussi impersonnel qu'il prétendait l'être; on peut même dire qu'il existe sous bien des rapports une étroite relation entre son œuvre et sa personnalité. Braz Cubas, par exemple, dont il a écrit les mémoires posthumes, car il affectionnait tout particulièrement cet artifice littéraire,—ce qui est encore une manifestation du caractère fréquemment personnel de son œuvre,—Braz Cubas, c'est lui-même à s'y méprendre. N'est-ce pas sa philosophie qu'il y a dépeinte:—«dégagée de la brièveté du siècle, comme une philosophie inégale, tantôt austère, tantôt badine, une chose qui ne construit ni ne détruit, qui n'enflamme ni ne glace, et qui malgré cela est plus qu'un passe-temps, mais moins qu'un apostolat?»
De même, dans la description du ménage Aguiar, contenue dans son dernier livre intitulé: Souvenirs du diplomate Ayres,—une fois de plus des mémoires—tout le monde s'est plu à reconnaître son heureux et honnête foyer, où la compagne chérie d'une longue existence commune, toute d'affection et de travail, faisait défaut dans les derniers temps et se faisait amèrement regretter comme la confidente de ses pensées, de ses tristesses d'homme et de ses joies d'écrivain. Voyez plutôt en quels termes Ayres résume, dans son journal, les impressions d'une fête de famille chez les Aguiar, à l'anniversaire de leurs noces d'argent: «Elles ne pourraient guère être meilleures. La première fut celle de l'union du ménage. Je sais bien qu'il n'est pas sûr de juger de la situation morale de deux personnes d'après une fête de quelques heures. Naturellement l'occasion éveille le souvenir des temps passés et l'affection en est comme doublée par l'affection des autres. Mais ce n'est pas cela. Il y a en eux quelque chose de supérieur à l'occasion et de différent de la joie d'autrui. J'ai senti que les années avaient dans ce cas fortifié et raffiné la nature et que les deux êtres étaient devenus à la fin une seule et même personne. Je n'ai pas senti cela, je ne pouvais le sentir, sitôt arrivé; mais ce fut le résumé de la soirée».
Machado de Assis
(Dessin de Henrique Bernardelli)
Machado de Assis souffrait beaucoup de son veuvage; mais comme il avait à un haut degré la pudeur de la souffrance, il laissait à peine entrevoir toute l'étendue de sa solitude morale. Il montrait une vraie répugnance à exhiber sa douleur, et c'est beaucoup pour cette raison qu'il adopta le travesti littéraire. À l'ombre de ce travestissement, il put librement évoquer la douce silhouette de l'absente, de la créature bonne et dévouée dont il se souvenait chaque jour sans le proclamer à haute voix, épanchant par là ses longs regrets et consacrant son hommage sans en faire le cabotinage d'une apothéose.
À ce propos, qu'il me soit permis de rappeler un souvenir personnel. La publication d'Esaú et Jacob, l'histoire de ces jumeaux ennemis par leurs goûts différents et leur amour commun, coïncida presque avec la mort de Mme Machado de Assis. En m'écrivant après ce fatal événement, pour me remercier d'un article que j'avais publié sur ce roman, il ne put s'empêcher d'évoquer celle qui n'avait point lu la critique, et voici en quels termes, d'une émotion contenue et profonde, il le fit: «Ma femme, si elle avait pu lire l'article, aurait éprouvé le même sentiment que moi; mais elle n'a même pas lu le livre, quoiqu'elle en eût témoigné l'intention. Elle n'en a lu que des passages, ce qui m'a été confirmé par une de ses amies à qui elle l'avoua comme la meilleure preuve de l'état où elle se trouvait».
À partir du jour où elle ne fut plus là, sa chère mémoire l'accompagna, le hanta, l'absorba. Il ne vécut plus que par le sentiment, ou pour mieux dire, il l'associa à l'espérance de l'au-delà; mais la vie intellectuelle fut plus lente à s'éteindre chez lui. Il ne cessa de travailler, parce que le travail littéraire lui était une consolation et un besoin, et ce fut par là qu'il connut ses dernières joies, puisqu'il est admis que la tristesse même a ses joies. Sous le titre suggestif de Reliques de vieille maison, il rassembla quelques anciennes pages, choisies parmi celles qui lui plaisaient le plus, et il en dédia le recueil à celle à qui ces pages avaient été familières. Ensuite, il rédigea le journal intime de ce diplomate retraité, qui, suivant sa propre expression—laquelle aurait pu s'appliquer à lui-même—avait «l'ironie dans la rétine», une ironie pas méchante mais fine, plus superficielle que maligne, et malgré cela légèrement incisive, quoique plutôt indulgente, qui s'apercevait toujours du côté ridicule des choses mais ne l'exposait qu'avec une raillerie souriante et aimable.