[MACHADO DE ASSIS ET SON ŒUVRE LITTÉRAIRE]
Les funérailles imposantes faites en septembre dernier, par la population de Rio de Janeiro, au grand écrivain dont nous venons aujourd'hui, respectueusement et pieusement célébrer ici la mémoire,—mémoire qui doit être chère à toute la race latine qu'il illustra outre-mer,—révèlent un état de culture vraiment avancé chez le peuple brésilien. Car ces funérailles ne furent pas seulement officielles, elles eurent aussi ce caractère plus noble et inattendu d'être pour ainsi dire à peine officielles. Le gouvernement, certes, y avait contribué par toutes ses pompes civiles et par le plus bel éclat militaire: ne s'agissait-il pas du président de l'Académie Brésilienne, une quasi fondation d'État? Mais la note remarquable et particulièrement touchante était donnée par l'adhésion spontanée, par la participation effective et empressée des étudiants, des professeurs, des fonctionnaires, des commerçants, des industriels, de ce que l'on appelle avec raison le monde intellectuel et de ce que quelques-uns appellent, à tort, le monde non-intellectuel, car l'intelligence revêt bien des formes et emprunte même des déguisements, sans que l'expression littéraire puisse être considérée comme son unique apanage.
Cet hommage eut assurément surpris Machado de Assis lui-même, parce que, de sa vie, il n'en avait jamais recherché de pareils, et c'est d'autant plus flatteur pour sa renommée, comme aussi pour ceux qui le lui rendirent. Ces derniers ont montré par là qu'ils appréciaient à sa juste valeur le mérite d'un écrivain qui ne semblait pas tout à fait destiné à être si bien compris par la foule. C'est surtout à cause de cela que l'hommage, comme je viens de le dire, honore ceux qui s'y sont associés avec une pareille ferveur. Nous l'appelions bien, nous autres gens du métier, le Maître, mais j'aurais personnellement juré que son influence, bien que dépassant de beaucoup une coterie de lettrés et d'artistes, n'allait pas au-delà d'un cercle de gens de haute culture, ou, si l'on préfère, de lecture; je croyais,—et je suis fort heureux de m'être trompé,—que sa gloire ne rayonnait point aux yeux du plus grand nombre.
Tout d'abord, il n'était pas ce que l'on est convenu d'appeler un écrivain patriotique,—extérieurement, intentionnellement patriotique, bien entendu. Il l'était toutefois dans l'âme, car, comme il l'écrivait lui-même à propos de José de Alencar, il existe une façon de voir et de sentir qui donne la note intime de la nationalité, indépendante de la physionomie extérieure des choses. Et cependant, tout en considérant avec lui Racine comme le plus français des tragiques français, encore que dans son œuvre la parole ne soit prêtée qu'à des anciens, je me demande s'il est réellement le plus populaire?
On ne peut s'étonner, au Brésil, de la popularité retentissante et durable des Gonçalves Dias, des Casimiro de Abreu, des Castro Alves, de nos meilleurs poètes de l'école romantique. Outre qu'ils s'adressaient à la sensibilité plutôt qu'à l'intelligence, en traduisant avec une tendresse exquise les peines du cœur—auxquelles nul ne demeure étranger,—ils chantèrent à dessein, avec des accents toutefois sincères, touchants et incomparables, les beautés de la nature brésilienne, la douceur de la vie brésilienne, les illusions, les espérances et les rêveries de l'âme brésilienne. Il est donc fort juste que leurs compatriotes les aient récompensés en gardant le souvenir de leurs plus belles compositions. Tout brésilien vous récitera sur le champ la Chanson de l'Exil, ou Mon âme est triste, ou les Voix d'Afrique. Un poète d'esprit subtil me faisait un jour une très juste remarque. Il prétendait qu'il suffisait de lire quelques-unes de ces strophes où s'égrènent les merveilles du ciel tropical pour se procurer le plus sûr commentaire à l'une des gravures coloriées du livre d'Emmanuel Liais: celle qui reproduit ce firmament somptueusement étoilé du Brésil, d'où se dégage une sorte de volupté cosmique et l'ivresse de l'amour.
Quoique poète lui aussi, Machado de Assis est bien différent. Il s'est libéré des liens les plus étroits du nationalisme, qui souvent touche au nativisme et qui envahit également les vers. Il s'est élevé à une conception plus générale et, disons-le, plus humaine de la vie; mais sans cesser toutefois de garder la note essentiellement nationale. En décrivant les caractères de ces personnages, il n'avait pas la prétention de les rendre synthétiques. Et pourtant ils le sont devenus, et tout leur promet même de devenir universels. Dans ses contes et dans ses romans, l'intrigue est courte, élémentaire, pour ne pas dire effacée: ce manque de robustesse de l'armature était cependant arrivé chez lui à valoir mieux qu'un artifice ou un attrait, parce que cette armature, il l'enveloppait tout entière de la tunique soyeuse de sa philosophie discrète, et qu'en outre, il savait l'embellir de son style élégant, limpide et impeccable.
Je viens de mentionner, sans le vouloir, les qualités maîtresses de cet écrivain, qui serait remarquable dans n'importe quelle littérature et qui s'était beaucoup assimilé les chefs-d'œuvres des littératures étrangères, de Sterne à Renan et de Heine à Anatole France. Ces qualités sont la souplesse dans la composition, la mesure dans l'ironie, l'harmonie dans l'ensemble. Avec tout cela, par une combinaison savante dont, seul, il possédait le secret, il resta inimitable quoique fort imité, ce qui est encore une preuve certaine, indiscutable même, de sa supériorité. Lui-même cependant ne devint jamais imitateur, malgré son étude approfondie des modèles. On peut être peintre, doué d'originalité et de talent, tout en ayant beaucoup subi l'influence des maîtres. La discussion sur ce sujet est close, je pense. Rubens étudia longuement, en Italie, la manière composée et noble des artistes, et n'en resta pas mois flamand dans son exubérance. Et Fromentin n'écrivit-il pas sur les grands peintres flamands et hollandais des pages admirables d'entrain et de vérité,—aussi lumineuses que ses toiles sahariennes, qui sont la négation du clair-obscur?
Il en est de même parmi les écrivains. Machado de Assis fut un lecteur assidu des chefs-d'œuvre écrits dans sa langue et en d'autres langues. Il prisait fort les classiques portugais et admirait tout particulièrement Almeida Garrett, dont le langage se rapprochait tant du sien par la grande pureté, la simplicité voulue et la grâce réservée. Tout comme son devancier, qui fut le plus illustre des romantiques portugais, il ne s'attachait pas scrupuleusement à des formes anciennes ni à des règles surannées; mais il gardait dans son esprit de nouveauté le sentiment de discipline qui empêchait cette tendance de déborder et qui le portait à ciseler son style avec la délicatesse d'un orfèvre qui eût été non seulement un bon artisan mais encore un grand artiste. À n'en pas douter, ce fut en maniant patiemment son outil qu'il atteignit cette perfection relative—je ne veux pas dire absolue—qui n'était ni compliquée ni ouvragée, parce que les belles choses ne le sont jamais: elles doivent présenter la limpidité et la régularité du cristal, géométriquement simple et chimiquement précis.
Le style de Machado de Assis avait conquis à la longue un fini extraordinaire, sans paraître jamais prétentieux, encore moins précieux, et sans que l'esprit de détail portât aucunement atteinte à l'unité de la conception. On trouve l'auteur assez souvent hésitant, non pas quant à la langue, qui est toujours coulante en même temps que sobre,—car, vers le temps de sa mort, on peut dire qu'aucun écrivain d'expression portugaise ne la connaissait mieux et ne savait s'en servir avec plus d'adresse,—mais quant aux idées. Cette hésitation, employée beaucoup à dessein et beaucoup par tempérament, était en effet devenue chez lui une habitude, et, à maintes reprises, ce lui fut une ressource: elle resta jusqu'à la fin une caractéristique de sa manière et ajouta même à son charme, sans que la forme eût jamais à en pâtir. En vérité, elle découlait de sa philosophie: j'entends par ce mot, la façon de voir et de comprendre l'univers, ce qui est, je crois, une définition suffisante, quoique un peu ancienne et même vulgaire, si l'on veut. L'auteur de Braz Cubas s'efforçait de voir cet univers à travers une ironie sceptique et calme, en dissimulant autant qu'il le pouvait ses inquiétudes et en laissant échapper parfois une pointe d'émotion qu'il s'ingéniait également à ne pas montrer. Car il désirait par-dessus tout paraître impersonnel à l'époque la plus personnelle des Lettres, à l'époque romantique.