Comment évoquer ici, comme je le voudrais, le côté moral de son caractère? Machado de Assis a donné de constants témoignages de la richesse de son inspiration dans le lyrisme, de sa maestria dans le style, de sa sagacité en psychologie, de sa grâce dans l'invention, de sa bonhomie dans l'humour, de son nationalisme dans l'originalité, de sa franchise, de son tact et de son goût littéraire. Ses écrits constituent une galerie de chefs-d'œuvre; ils attestent surtout notre culture, l'indépendance et la vitalité des énergies civilisatrices de notre race... Mais à cette heure où il entre dans le mystère, où il entre en contact presque direct, presque sensible avec l'inconnue du problème suprême,—problème que nos interrogations pleines d'anxiété renouvellent à chaque disparition de l'un d'entre nous dans le torrent des générations,—ce n'est pas l'occasion d'entonner des cantiques d'enthousiasme ni des hymnes à la victoire dans les luttes du talent. D'ailleurs, les commémorations ne lui manqueront point: son souvenir grandira avec les années, à mesure que sa traînée de lumière rayonnera dans l'avenir, toujours plus loin de son foyer.
Ce qui s'éteindrait peut-être, si nous ne nous empressions de le recueillir dans la mémoire des vivants, c'est le souffle de sa vie morale.. Quand, avec son dernier soupir, ce souffle s'est exhalé pour la dernière fois, ses amis ont contracté l'obligation de retenir ce souffle,—comme on retiendrait dans une aspiration intense l'arome d'une fleur dont l'espèce serait perdue,—afin de le transmettre à nos descendants et d'en imprégner l'impérissable tradition...
Ruy Barbosa.
(Discours prononcé au nom de l'Académie Brésilienne.)
Au bord de la route, une toile d'araignée emprisonnant des perles de rosée qu'irise la lumière matinale est certainement une belle chose, encore qu'elle soit presque vulgaire pour des yeux qui ne savent pas la voir. Qui, cependant, se jugerait capable de doubler cette beauté? Pour cela, il faudrait d'abord l'araignée; ensuite, il faudrait la rosée, larmes que la nuit recueille de toutes les souffrances ignorées; enfin, une collaboration indispensable aussi serait celle du soleil, ce grand centre de vie, qui, à chaque palpitation, émet des ondes de lumière et de chaleur qui sont l'âme des choses créées.
Celui qui chercherait, dans son œuvre, les traits profonds d'une eau-forte de Rembrandt avec ses prodiges de clair-obscur, ferait fausse route. Qu'il quitte la forêt ombreuse et revienne vers la lisière, et là, à la clarté douce et diffuse d'un beau soir d'automne, qu'il lise en repos le Mémorial de Ayres, comme qui contemplerait une de ces gravures fermes, nettes mais légères dont Botticelli a illustré la Divine Comédie. Alors, pour celui qui a des yeux pour voir et pour admirer, le phénomène s'accomplira.
Pour celui, toutefois, qui pendant plus d'un demi-siècle a accompagné l'œuvre de Machado de Assis,... le Mémorial de Ayres contient quelque chose de plus encore. Dès le début, on y découvre un parfum de tristesse. À mesure qu'on avance dans la lecture, on voit se détacher de ses pages les papillons bleus du regret. Enfin, sous la palpitation de grandes ailes blanches, on perçoit un appel venu de très loin, auquel l'auteur répond du fond de lui-même par la chanson du roi troubadour; et, discret comme Ayres, pour ne pas troubler le colloque de deux cœurs très aimants, il se retire sans bruit, sur la pointe des pieds, parce que celle qui l'appelle, c'est la Muse familière et consolatrice, l'Espérance...
Salvador de Mendonça.