Toute vulgarité dans la vie ou dans l'art répugnait à sa nature qu'on peut, sans exagération, appeler aristocratique. Il avait en horreur tout excès, toute exubérance, toute emphase... Les fautes contre le bon goût le chagrinaient réellement. Volontiers il répétait cette pensée, qui est de Mérimée je crois: «Le mauvais goût mène au crime»... Sans se vanter de quoi que ce fût, et sans se proclamer esthète,—qualificatif qu'il détestait d'ailleurs, comme tous les qualificatifs en général, se formant même une piètre idée de ceux qui se l'attribuent,—il fut vraiment un esthète. Il voyait et considérait toutes choses sous l'aspect de la beauté, qui, pour lui, était aussi l'élégance et le bon goût. Il aimait tout ce qui était littérature ou portait le cachet littéraire. Il était vraiment avide d'histoires, d'anecdotes, de faits révélant quelque intérêt psychologique, littéraire ou esthétique. Son imagination de poète se plaisait à les idéaliser, à les amplifier, à en extraire une sensation ou la philosophie que ces faits pouvaient contenir. Quoiqu'il n'éprouvât que répugnance pour les choses sordides où les autres se complaisent trop facilement, et bien que sa délicatesse native s'en scandalisât, il les tolérait néanmoins, s'il y trouvait de l'esprit et quelque style...
Son horreur pour la banalité et l'emphase s'ajoutait à sa timidité naturelle, à sa défiance de lui-même, lui donnant ainsi une distinction de plus, celle—très rare—de n'être ni un orateur ni un beau parleur. Quant aux deux ou trois petits discours qu'il prononça dans sa vie, ils furent plutôt lus, et d'une voix si faible que personne ne les entendit; mais ils n'en portent pas moins le cachet de sa prose incomparable....
José Verissimo.
(Jornal do Commercio. 29 Octobre 1908.)
L'émotion ni la sympathie pour la souffrance humaine ne lui ont fait défaut, car il a exposé avec la simplicité d'un narrateur véridique quelques-uns de ces cas grotesquement douloureux que l'existence nous offre à chaque pas; car il a mis en relief avec un savant humour les déceptions nées de l'imbécillité ou de la jactance et, avec un sarcasme vainqueur, les humiliantes déroutes des méchants et des imposteurs privés du fruit de leurs plans ténébreux. Jamais, cependant, en aucune de ses pages, il n'a refusé le pieux tribut de sa commisération à une infortune digne de respect; jamais il n'a aggravé d'un mot léger ou railleur l'affliction d'une créature faible, injustement opprimée. Certes, l'âme d'un écrivain n'est jamais tout entière dans ses livres, et l'aphorisme qui consiste à dire que «le style c'est l'homme» est très faux dans l'interprétation étroite qu'on lui attribue d'ordinaire. Mais, sans sortir de l'œuvre de Machado de Assis, en la lisant sans préjugés et sans intention de se subordonner à un jugement systématique, il apparaît nettement et à l'évidence, que si la part des «choses vaines et grossières» lui semblait vraiment excessive dans l'existence commune, dans notre labeur de chaque jour, personne ne sentait mieux que lui au-dessus de cette atmosphère,—déjà pesante et impure pour un simple homme de bien et souvent irrespirable pour un homme supérieur,—le libre azur d'une autre atmosphère plus saine, plus sereine, plus lumineuse. Et c'est vers celle-là que tendait son effort, c'est dans celle-là qu'il se réfugiait et que, autant qu'il lui était possible, il prétendait vivre.
Carlos Magalhães de Azevedo.
(Jornal do Commercio. Octobre 1908).