En conséquence, la première fois que M. Thornhill vint nous voir, mes filles eurent soin de se tenir à l’écart, afin de donner à leur maman l’occasion d’exécuter son plan; mais elles ne se retirèrent que dans la chambre à côté, d’où elles pouvaient entendre toute la conversation. Ma femme la commença artificieusement en remarquant qu’une des demoiselles Flamborough avait l’air d’avoir trouvé un très bon parti dans M. Spanker. Le squire en convint; elle poursuivit par cette observation que celles qui ont de grosses fortunes sont toujours sûres d’avoir de bons maris: «Mais que le ciel protège les filles qui n’en ont pas! continua-t-elle. Que signifie la beauté, monsieur Thornhill, ou que signifient toutes les vertus et toutes les qualités du monde dans ce siècle d’intérêt personnel? Ce n’est pas: Qu’est-elle? mais: Qu’a-t-elle? qui est le cri commun.

—Madame, répliqua-t-il, j’approuve hautement la justesse, en même temps que la nouveauté de vos remarques, et si j’étais roi, il en serait autrement. Ce serait vraiment alors le bon temps pour les filles sans fortune; vos deux jeunes demoiselles seraient les premières que je pourvoirais.

—Ah! monsieur, reprit ma femme, il vous plaît de plaisanter. Mais je voudrais être reine, et je sais bien alors où ma fille aînée chercherait un mari. Mais justement, vous m’y faites songer; sérieusement, monsieur Thornhill, pourriez-vous me recommander un mari convenable pour elle? Elle a maintenant dix-neuf ans, elle est bien formée et bien élevée, et, à mon humble avis, elle ne manque pas de talents.

—Madame, répliqua-t-il, si je devais faire ce choix, je voudrais découvrir une personne en possession de toutes les perfections qui peuvent rendre un ange heureux. Quelqu’un qui aurait de la prudence, de la fortune, du goût et de la sincérité, voilà, madame, à mon avis, qui ferait un mari convenable.—Oui, certes, monsieur, dit-elle; mais auriez-vous connaissance de quelque personne de ce genre?—Non, madame, répondit-il; il est impossible de connaître aucune personne qui mérite d’être son mari; c’est un trop grand trésor pour être possédé par un homme; c’est une déesse. Sur mon âme, je dis ce que je pense, c’est un ange.—Ah! monsieur Thornhill, c’est pure flatterie à l’adresse de ma pauvre fille; mais nous avons pensé à la marier à un de vos tenanciers, dont la mère est morte dernièrement, et qui a besoin d’une ménagère. Vous savez qui je veux dire, le fermier Williams, un homme à l’aise, monsieur Thornhill, capable de bien lui donner son pain, et qui lui a fait plusieurs fois des propositions (ce qui était réellement le cas); mais, monsieur, conclut-elle, je serais bien aise d’avoir votre approbation de notre choix.—Comment! madame, répliqua-t-il, mon approbation! Mon approbation d’un tel choix! Jamais. Quoi! sacrifier tant de beauté, de sens et de bonté à un être incapable de comprendre son bonheur! Excusez-moi; je ne saurais jamais approuver un tel acte d’injustice. Et j’ai mes raisons.—Certes, monsieur, s’écria Déborah, si vous avez vos raisons, c’est une autre affaire; mais je serais bien aise de connaître ces raisons-là.—Excusez-moi, madame, répondit-il, elles gisent ici trop profondément pour être découvertes (il mettait la main sur son cœur); elles restent ensevelies, rivées ici.»

Lorsqu’il fut parti, nous tînmes une consultation générale, et nous ne sûmes que penser de ces beaux sentiments. Olivia les considérait comme des témoignages de la passion la plus exaltée, mais je n’étais pas aussi enthousiaste. Il me semblait assez clair qu’il y avait là dedans plus d’amour que de mariage; néanmoins, quoi qu’ils pussent présager, on décida de poursuivre le plan avec le fermier Williams, qui, dès que ma fille avait paru dans le pays, lui avait adressé ses hommages.


CHAPITRE XVII

Il ne se trouve guère de vertu gui résiste à la puissance d’une tentation agréable et prolongée.