POUR moi, qui n’avais en vue que le bonheur réel de mon enfant, la recherche de M. Williams m’était agréable, car il était à l’aise, prudent et sincère. Il ne fallait que bien peu d’encouragement pour raviver sa première passion; de sorte qu’un soir ou deux après, lui et M. Thornhill se rencontrèrent dans notre maison et s’examinèrent un moment avec des regards de colère; mais Williams ne devait aucun loyer à son propriétaire et ne s’inquiéta que médiocrement de son indignation. De son côté, Olivia joua la coquette à la perfection, si l’on peut appeler jeu ce qui était son véritable caractère, feignant de prodiguer toute sa tendresse à son nouvel adorateur. Devant cette préférence, M. Thornhill parut tout à fait abattu et prit congé d’un air rêveur. J’avoue cependant que j’étais intrigué de le voir aussi peiné qu’il paraissait l’être lorsqu’il était en son pouvoir d’écarter si aisément la cause de sa peine en déclarant une honorable passion. Mais quel que fût l’ennui qu’il semblait endurer, on pouvait facilement s’apercevoir que l’angoisse d’Olivia était plus grande encore. Après chaque entrevue entre ses deux amants, et il y en eut plusieurs, elle avait l’habitude de se retirer à l’écart et de s’abandonner à son chagrin. Ce fut dans cette situation que je la trouvai, un soir qu’elle avait soutenu pendant quelque temps une gaieté feinte. «Vous voyez maintenant, mon enfant, lui dis-je, que votre confiance en l’amour de M. Thornhill n’était rien qu’un rêve; il admet la rivalité d’un autre, son inférieur de toute manière, quoiqu’il sache qu’il est en son pouvoir de vous obtenir sûrement par une franche déclaration.—Oui, papa, répondit-elle; mais il a ses raisons pour ces délais: je sais qu’il en a. La sincérité de ses regards et de ses paroles me convainc de la réalité de son estime. Un peu de temps encore suffira, je l’espère, pour découvrir la générosité de ses sentiments et vous prouver que mon opinion sur lui était plus juste que la vôtre.—Olivia, ma bien-aimée, repris-je, tous les moyens qu’on a employés jusqu’ici pour l’obliger à une déclaration ont été proposés et arrangés par vous-même, et vous ne pouvez dire que je vous aie le moindrement contrainte. Mais il ne faut pas supposer, ma chérie, que je contribuerai jamais à faire de son honnête rival la dupe de votre amour mal placé. Quel que soit le temps que vous demandiez pour amener votre adorateur supposé à une explication, je vous l’accorderai; mais à l’expiration de ce terme, s’il est toujours indifférent, je me verrai obligé d’insister absolument pour que l’honnête M. Williams soit récompensé de sa fidélité. Le caractère que j’ai jusqu’ici soutenu dans la vie exige cela de moi, et ma tendresse de père n’influencera jamais mon intégrité d’homme. Fixez donc votre jour; qu’il soit aussi éloigné que vous le jugerez bon; et, en même temps, prenez soin de faire savoir exactement à M. Thornhill l’époque où je compte vous donner à un autre. Si réellement il vous aime, son bon sens lui suggèrera promptement qu’il n’y a qu’une seule méthode pour empêcher qu’il ne vous perde à jamais.» Cette proposition, qu’elle ne pouvait pas ne pas considérer comme parfaitement juste, fut acceptée. Elle renouvela encore ses promesses les plus positives d’épouser M. Williams au cas où l’autre serait insensible; et, la première fois que l’occasion s’en présenta devant M. Thornhill, on fixa le même jour du mois suivant pour ses noces avec le rival.
Des mesures si rigoureuses semblèrent redoubler l’anxiété de M. Thornhill; mais ce qu’Olivia ressentait réellement me donnait quelque inquiétude. Dans cette lutte entre la prudence et la passion, sa vivacité l’abandonna tout à fait; elle recherchait toutes les occasions d’être seule, et alors elle passait son temps dans les larmes. Une semaine s’écoula, mais M. Thornhill ne fit aucun effort pour arrêter son mariage. La semaine suivante, il fut toujours assidu, mais pas plus ouvert. La troisième, il interrompit ses visites entièrement, et ma fille, au lieu de témoigner aucune impatience, comme je m’y attendais, sembla garder une tranquillité pensive que je prenais pour de la résignation. Pour ma part, j’étais sincèrement content de penser que mon enfant allait avoir la certitude d’un avenir de bien-être et de paix, et souvent j’applaudissais à sa résolution de préférer le bonheur à l’ostentation.
C’était environ quatre jours avant son mariage projeté; ma petite famille, le soir, était réunie autour d’un bon feu, racontant des histoires du temps passé et faisant des plans pour l’avenir, très occupée à former mille projets, et riant de toutes les folies qui venaient aux lèvres.
«Eh bien, Moïse, m’écriai-je; nous allons bientôt avoir un mariage dans la famille, mon garçon. Quel est votre avis sur cette question et sur cette affaire en général?—Mon avis, père, est que tout va très bien, et j’étais justement en train de penser que lorsque sœur Livy sera mariée au fermier Williams, il nous prêtera son pressoir à cidre et ses cuves à brasser pour rien.—Il nous les prêtera, Moïse, m’écriai-je, et il nous chantera la Mort et la Dame, pour nous donner du cœur, par-dessus le marché.—Il a appris cette chanson à notre Dick, reprit Moïse, et je trouve que Dick s’en tire très gentiment.—Vraiment! m’écriai-je. Alors, écoutons-le. Où est petit Dick? Qu’il y aille hardiment.—Mon frère Dick, cria Bill, mon dernier, vient de sortir avec sœur Livy; mais M. Williams m’a appris deux chansons, et je vais vous les chanter, papa. Quelle chanson choisissez-vous: le Cygne mourant, ou l’Élégie sur la mort d’un chien enragé?—L’élégie, enfant, l’élégie, assurément, dis-je. Je n’ai encore jamais entendu cela. Et, Déborah, ma femme, la douleur assèche, vous savez; donnez-nous une bouteille du meilleur vin de groseille pour soutenir nos esprits. J’ai tant pleuré à toutes sortes d’élégies dans ces derniers temps que, si je n’avais un verre pour me ranimer, je suis sûr que celle-ci m’accablerait; et vous, Sophy, mon amour, prenez votre guitare, et pincez-en un peu pour accompagner l’enfant.»
ÉLÉGIE SUR LA MORT D’UN CHIEN ENRAGÉ
Bonnes gens de chaque condition,
Prêtez tous l’oreille à ma chanson,
Et si vous la trouvez merveilleusement courte,
Elle ne pourra vous retenir longtemps.
Dans Islington, il y avait un homme
De qui le monde pouvait dire
Qu’il faisait une course dévote
Chaque fois qu’il allait prier.
Tendre et doux était son cœur
Pour consoler amis et ennemis;
Tous les jours il habillait celui qui est nu,
Lorsqu’il mettait ses habits.