—Vous avez raison, mon garçon, s’écria sa mère. La vieille Angleterre est le seul lieu du monde pour les maris qui cherchent des femmes.—Et pour les femmes qui mènent leurs maris, dis-je en interrompant. C’est un proverbe à l’étranger que si l’on bâtissait un pont sur la mer, toutes les dames du continent passeraient l’eau pour prendre modèle sur les nôtres. Mais donnez-nous une autre bouteille, Déborah, mon cœur, et vous, Moïse, chantez-nous quelque chose de bon. Quelles grâces ne devons-nous pas au ciel pour nous accorder ainsi la tranquillité, la santé et le bien-être! Je me trouve plus heureux à présent que le plus grand monarque de la terre. Il n’a point un tel foyer, ni si aimables figures autour de lui. Oui, Déborah, voilà que nous vieillissons; mais le soir de notre vie semble devoir être heureux. Nous descendons d’aïeux qui ne surent point ce qu’est une tache, et nous laissons derrière nous une bonne et vertueuse race d’enfants. Tant que nous vivrons, ils seront notre soutien et notre joie ici-bas, et quand nous mourrons, ils transmettront notre honneur sans souillure à la postérité. Allons, mon fils, nous attendons que vous chantiez; nous reprendrons en chœur. Mais où est ma bien-aimée Olivia? La voix de ce petit chérubin est toujours la plus douce dans le concert.»

Je parlais encore lorsque Dick entra en courant. «Oh! papa, papa! elle est partie, elle est partie! ma sœur Livy est partie d’avec nous pour toujours!—Partie, enfant!

—Oui, elle est partie avec deux messieurs dans une chaise de poste, et l’un d’eux l’a embrassée et a dit qu’il mourrait pour elle; et elle pleurait beaucoup, et elle voulait revenir; mais il l’a persuadée de nouveau, et elle est montée dans la chaise et a dit: Oh! que fera mon pauvre papa quand il saura que je suis perdue!—Oh! maintenant, mes enfants, m’écriai-je, allez! Pour vous la misère, car nous ne goûterons plus une heure de joie.

Mais, oh! que l’éternelle fureur du ciel s’abatte sur lui et les siens! Me voler ainsi mon enfant! Et sûrement il lui arrivera cela pour m’avoir ravi ma douce innocente que je conduisais au ciel, toute la candeur qu’avait mon enfant! Mais notre bonheur terrestre est à jamais fini! Allez, mes enfants, allez! Pour vous la misère et l’infamie, car mon cœur s’est brisé en moi!—Père, s’écria mon fils, est-ce là votre force d’âme?—Ma force d’âme, enfant! Oui, il verra que j’ai de la force d’âme! Apportez-moi mes pistolets. Je veux poursuivre le traître. Tant qu’il sera sur terre, je le poursuivrai. Tout vieux que je suis, il s’apercevra que je puis le frapper encore. Le scélérat! Le perfide scélérat!»

J’avais atteint mes pistolets, lorsque ma pauvre femme, dont l’emportement n’était pas aussi fort que le mien, me prit dans ses bras. «Mon cher, mon bien cher mari, s’écria-t-elle, la Bible est la seule arme qui aille maintenant à vos mains âgées. Ouvrez le livre, vous que j’aime, et changez en le lisant notre angoisse en patience, car elle nous a bassement trompés.—Vraiment, monsieur, reprit mon fils après un silence, votre fureur est trop violente et vous messied. Vous devriez être le consolateur de ma mère, et vous accroissez sa peine. Il convenait mal à vous et à votre révérend caractère de maudire ainsi votre plus grand ennemi. Vous n’auriez pas dû le maudire, tout scélérat qu’il est.—Je ne l’ai pas maudit, enfant. L’ai-je fait?—Vous l’avez fait, en vérité, monsieur; vous l’avez maudit deux fois.—Alors que le ciel pardonne à moi et à lui, si je l’ai fait. Et maintenant, mon fils, je vois qu’elle est plus qu’humaine, la bienveillance qui, la première, nous enseigna à bénir nos ennemis! Béni soit son saint nom pour tous les biens qu’il a donnés et pour tout ce qu’il a enlevé. Mais ce n’est pas, non, ce n’est pas une petite douleur qui peut arracher des larmes de ces vieux yeux qui, depuis tant d’années, n’ont pas pleuré. Mon enfant! Perdre ma bien-aimée! Que la confusion s’empare... Le ciel me pardonne! Qu’allais-je dire? Vous pouvez vous souvenir, mon amour, combien elle était bonne et combien charmante; jusqu’à cette heure d’ignominie, tous ses soins étaient de nous rendre heureux. Si seulement elle était morte! Mais elle est partie; l’honneur de notre famille est souillé, et il faut que je cherche le bonheur dans d’autres mondes qu’ici-bas. Mais, mon enfant, vous les avez vus s’éloigner; peut-être l’entraînait-il de force? S’il l’a enlevée de force, elle peut encore être innocente.—Ah! non, monsieur, cria l’enfant. Il l’a seulement embrassée et appelée son ange; elle pleurait beaucoup et s’appuyait sur son bras, et les chevaux sont partis très vite.—C’est une ingrate créature, s’écria ma femme qui pouvait à peine parler à cause de ses larmes, de nous avoir traités ainsi. On ne lui a jamais imposé la moindre contrainte dans ses affections. La dévergondée a bassement déserté ses parents sans aucune provocation de notre part, pour mettre vos cheveux gris au tombeau, où je ne tarderai pas à vous suivre.»

C’est ainsi que cette nuit, la première de nos véritables malheurs, se passa dans l’amertume de la plainte et les emportements d’une exaltation mal soutenue. Je résolus cependant de découvrir le traître, où qu’il fût, et de lui reprocher sa bassesse. Le lendemain matin, notre malheureux enfant nous manqua au déjeuner, où elle avait l’habitude de nous donner à tous vie et gaieté. Ma femme, comme elle l’avait déjà fait, essaya de se soulager le cœur par des reproches. «Jamais, s’écria-t-elle, cette ignoble tache de notre famille n’assombrira de nouveau ces portes innocentes. Je ne l’appellerai jamais plus ma fille. Non; que la débauchée vive avec son vil séducteur: elle peut nous causer de la honte, mais elle ne nous trompera jamais plus.

—Femme, dis-je, ne parlez pas durement ainsi: ma détestation de son crime est aussi grande que la vôtre; mais toujours cette maison et ce cœur seront ouverts à une pauvre pécheresse qui revient repentante. Plus tôt elle reviendra de son égarement, plus elle sera la bienvenue pour moi. Une première fois les meilleurs de tous peuvent errer; l’artifice peut persuader, et la nouveauté étendre alentour son charme. La première faute est fille de la simplicité, mais toute autre est la progéniture du crime. Oui, la misérable créature sera la bienvenue dans ce cœur et dans cette maison, quand elle porterait la tache de dix mille vices. J’écouterai encore la musique de sa voix, encore je m’appuierai tendrement sur son sein, pourvu seulement que j’y trouve le repentir. Mon fils, apportez ici ma Bible et mon bâton; je vais à sa poursuite, où qu’elle soit, et si je ne peux pas la sauver de la honte, je pourrai peut-être empêcher la continuation de l’iniquité.»