—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous traité? J’espère que vous n’avez pas passé sous silence l’importance de la monogamie. Mais j’interromps; continuez. Vous publiâtes vos paradoxes; eh bien, qu’est-ce que le monde savant a dit de vos paradoxes?

—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien dit de mes paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses membres était occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner ses ennemis; et malheureusement, comme je n’avais ni amis ni ennemis, je souffris la plus cruelle des mortifications, l’indifférence.

«Comme je méditais un jour dans un café sur le sort de mes paradoxes un petit homme, entrant par hasard dans la salle, prit place dans un compartiment en face de moi; après quelques discours préalables, voyant que j’étais lettré, il tira un paquet de prospectus et me pria de souscrire à une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce, avec notes. Cette demande amena naturellement pour réponse que je n’avais pas d’argent, et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient précisément aussi considérables que ma bourse: «Je vois, s’écria-t-il, que vous n’êtes pas au courant des choses de la ville; je veux vous en enseigner un côté. Regardez ces prospectus; ce sont ces prospectus mêmes qui me font vivre fort à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble revient de ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une souscription. J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et ensuite je fais passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent volontiers la première fois, je renouvelle ma requête pour obtenir le prix d’une dédicace. S’ils m’accordent cela, je les enjôle une fois de plus pour faire graver leur blason en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il, que je vis de la vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis maintenant trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si vous lui portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie que vous réussirez, et nous partagerons la dépouille.

—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi des poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un talent sublime, s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils bien déshonorer leur vocation au point de faire un vil trafic d’éloges pour un morceau de pain?

«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait jamais aller si bas, car partout où il y a génie il y a fierté. Les êtres que je suis en train de décrire ne sont que des mendiants en rimes. Le poète véritable, s’il brave toutes les souffrances pour la gloire, recule aussi avec effroi devant le mépris, et il n’y a que ceux qui sont indignes de protection qui condescendent à solliciter.

«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités, et pourtant une fortune trop humble pour faire une seconde tentative vers la gloire, je fus alors obligé de prendre un terme moyen et d’écrire pour gagner mon pain. Mais je ne possédais pas les qualités nécessaires à une profession où l’assiduité pure et simple peut seule assurer le succès. J’étais incapable de réprimer mon secret amour des applaudissements, et je consumais d’ordinaire mon temps à m’efforcer d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de place, lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait ainsi, au milieu d’une publication périodique, inaperçu et inconnu. Le public avait des choses plus importantes à faire que de remarquer la simplicité aisée de mon style ou l’harmonie de mes périodes. C’étaient autant de feuillets jetés à l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi les essais sur la liberté, les contes orientaux et les remèdes contre la morsure des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès, Philéleuthérios et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, parce qu’ils écrivaient plus vite.

«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société que d’auteurs déçus, comme moi-même, qui se louaient, se plaignaient et se méprisaient les uns les autres. La jouissance que nous trouvions aux travaux de tout écrivain célèbre était en raison inverse de leurs mérites. Je m’aperçus que nul génie chez autrui ne pouvait me plaire. Mes infortunés paradoxes avaient entièrement desséché en moi cette source de plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction, car la perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et écrire était mon métier.

«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres réflexions, assis sur un banc dans Saint-James’s Park, un jeune gentleman de distinction, que j’avais connu intimement à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous saluâmes avec quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu par quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé. Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned Thornhill était au fond un véritable bon garçon.»