Je l’interrompis.

«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom que vous avez dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur.

—Dieu me bénisse! s’écria Mrs Arnold. Avez-vous M. Thornhill pour si proche voisin? C’est depuis longtemps un ami de notre famille, et nous attendons bientôt sa visite.

«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de changer mon extérieur au moyen d’un très beau costume complet pris dans sa garde-robe, puis je fus admis à sa table sur le pied moitié d’un ami, moitié d’un subalterne. Mes fonctions consistaient à l’accompagner aux ventes publiques, à le mettre de bonne humeur quand il posait pour son portrait, à m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était pas prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme nous disions, quand nous avions envie de faire des farces. Outre cela, j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. Je devais faire une foule de petites choses sans en être prié: apporter le tire-bouchon, tenir sur les fonts tous les enfants du sommelier, chanter quand on me le demandait, n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste, et, si je pouvais, me trouver très heureux.

«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans rival. Un capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait formé pour la place, me disputait l’affection de mon patron. Sa mère avait été repasseuse chez un homme de qualité, et par là il avait acquis de bonne heure du goût pour le métier de complaisant et de généalogiste. Ce gentleman avait donné pour but à sa vie de connaître des grands seigneurs. Plusieurs l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais il en trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis qu’elle était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, comme chaque jour le besoin d’être flatté augmentait chez mon patron et qu’à chaque heure j’étais mieux au courant de ses défauts, je devenais de moins en moins disposé à le satisfaire. Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement céder le champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de me battre en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait qu’il avait mis la sœur à mal. Je me rendis promptement à sa requête, et, bien que je voie que ma conduite ici vous déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir impérieux, et je ne pouvais pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai mon antagoniste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur et un escroc. Ce service me valut pour récompense les plus chaleureuses assurances de gratitude; mais comme mon ami devait quitter la ville dans quelques jours, il ne trouva pas d’autre moyen de me servir que de me recommander à son oncle, sir William Thornhill, et à un autre noble de grande distinction, qui occupait un poste du gouvernement. Lorsqu’il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour toute sorte de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les serviteurs me reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, car les visages des domestiques reflètent toujours la bienveillance du maître. Introduit dans une grande pièce où sir William ne tarda pas à venir vers moi, je m’acquittai de mon message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après quelques minutes de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il, apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour mériter cette chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, que je devine vos titres. Vous vous êtes battu pour lui. Et ainsi vous attendriez de moi une récompense pour avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je désire sincèrement que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il puisse avoir quelque influence pour vous induire au repentir.»

«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, parce que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir reposait donc maintenant sur ma lettre au grand personnage. Comme les portes de la noblesse sont presque toujours assiégées de mendiants, tout prêts à glisser quelque pétition furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était pas chose facile. Cependant, ayant acheté les domestiques avec la moitié de ma fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une pièce spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour la soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein d’anxiété, j’eus tout le temps de regarder autour de moi. Tout était grandiose et heureusement ordonné; la peinture, l’ameublement, les dorures me pétrifièrent de respect et élevèrent l’idée que je me faisais du propriétaire. Ah! pensais-je en moi-même, comme il doit être vraiment grand, le possesseur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête les affaires de l’État et dont la maison étale des richesses qui suffiraient à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis un pas s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme lui-même! Non, ce n’était qu’une femme de chambre. Un autre pas s’entendit bientôt après. Ce doit être lui! Non, ce n’était que le valet de chambre du grand homme. A la fin, Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce vous, cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondis par une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la manière dont il se fait que...» Mais juste à cet instant un domestique lui remit une carte, et, sans faire plus attention à moi, il sortit de la chambre et me laissa savourer mon bonheur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à ce qu’un valet de pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son carrosse à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme moi, pour solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait trop vite pour nous et elle gagnait à larges enjambées la porte de son carrosse, lorsque je criai après elle pour savoir si je devais espérer une réponse. Pendant ce temps, il était monté et il murmura quelques mots dont je n’entendis que la moitié, l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la voiture. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de quelqu’un qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande porte de Sa Seigneurie.

«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à fait épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, j’aurais voulu me précipiter, et il ne me manquait que le gouffre pour me recevoir. Je me regardais comme un de ces vils objets que la nature a destinés à être jetés de côté dans sa chambre aux rebuts, pour y périr dans l’obscurité. Cependant il me restait encore une demi-guinée; je crus que c’était une chose dont la nature elle-même ne devait pas me priver; mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux événements pour le reste. Comme je m’en allais avec cette résolution, il se trouva que le bureau de M. Crispe était ouvert avec un aspect engageant, comme pour me faire un cordial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut bien offrir à tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce qu’ils donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission de se laisser transporter en Amérique comme esclaves. Je fus heureux de trouver un lieu où je pouvais engloutir mes craintes dans le désespoir, et j’entrai dans cette cellule, car elle en avait l’apparence, avec la dévotion d’un moine.