J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des circonstances semblables aux miennes, attendant l’arrivée de M. Crispe et présentant en raccourci un tableau exact de l’impatience anglaise. Tous ces êtres intraitables, en querelle avec la fortune, se vengeaient de ses injustices sur leurs propres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin, et tous nos murmures firent place au silence. Il daigna me regarder d’un air particulièrement approbateur, et vraiment c’était, depuis un mois, le premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. Il réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, et, se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il m’assura qu’il était question en ce moment d’une députation du synode de Pensylvanie aux Indiens Chickasaw, et qu’il emploierait son influence à m’en faire nommer secrétaire. J’avais au fond du cœur la conviction que le gaillard mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son des paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai donc honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla s’ajouter à ses trente mille livres, et avec l’autre moitié je décidai d’aller à la plus proche taverne et de m’y donner le plus de bonheur que je pourrais.
«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la porte par un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois lié quelque peu connaissance, et il consentit à me tenir compagnie devant un bol de punch. Comme je n’ai jamais aimé à faire un secret des circonstances où je me trouve, il m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine en écoutant les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il, je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait vous mettre très aisément dans un gentil chemin pour gagner votre vie. Suivez mon conseil. Mon navire met à la voile demain pour Amsterdam. Que diriez-vous d’y monter comme passager? Du moment que vous serez débarqué, tout ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais aux Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure qu’il est, ajouta-t-il, ou le diable y serait.»
«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai le doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre l’anglais. Il m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose à la folie, et sur cette affirmation j’acceptai sa proposition et m’embarquai le lendemain pour enseigner l’anglais aux Hollandais. Le vent fut bon, la traversée courte, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets, je me trouvai comme un étranger tombé du ciel dans une des principales rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé à laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence, je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je rencontrai, dont l’aspect me semblait promettre le plus; mais il nous fut impossible de nous entendre mutuellement. Ce fut à ce moment précis seulement que je me rappelai que, pour enseigner l’anglais aux Hollandais, il était nécessaire qu’ils m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment avais-je fait pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà qui me confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé.
«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer tout uniment pour l’Angleterre; mais étant tombé dans la compagnie d’un étudiant irlandais qui revenait de Louvain, et notre conversation s’étant portée sur les choses littéraires (car on peut observer en passant que j’ai toujours oublié la misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de sujets semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus stupéfait. Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y vivre en enseignant le grec, et je fus encouragé dans ce dessein par mon frère étudiant, qui me donna à entendre qu’on pourrait bien y trouver sa fortune.
«Je me mis bravement en route le lendemain matin. Chaque jour allégeait le fardeau de mes effets, tel Ésope avec son panier au pain, car je les donnai en payement aux Hollandais pour mon logement tout le long du voyage. Lorsque j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne pas aller ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, j’eus audience, et je lui offris mes services comme maître de langue grecque, ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum dans son université. Le principal parut d’abord douter de mes talents; mais j’offris de l’en convaincre en traduisant en latin un passage d’un auteur grec quelconque, qu’il désignerait. Voyant que j’étais parfaitement de bonne foi dans ce que je proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez, jeune homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas que j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de docteur sans grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je mange de bon appétit sans grec; et, en somme, poursuivit-il, comme je ne sais pas le grec, je ne crois pas que le grec soit bon à rien.»
«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à m’en retourner; je me résolus donc à aller de l’avant. J’avais quelque connaissance de la musique, une voix passable, et je me mis à faire de ce qui était naguère ma distraction un moyen immédiat d’existence. Je passai parmi les inoffensifs paysans des Flandres et parmi les Français assez pauvres pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais près de la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je jouais un de mes airs les plus joyeux, et cela me procurait non seulement un logement, mais la subsistance pour le jour suivant. Une ou deux fois, j’essayai de jouer pour le beau monde; mais ceux-là trouvaient toujours mon exécution détestable, et ils ne me récompensèrent jamais de la moindre bagatelle. Ceci me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps que je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais de jeter les gens dans le ravissement, et surtout les dames; mais comme c’était maintenant ma seule ressource, on l’accueillait avec mépris; ce qui montre combien le monde est prêt à déprécier les talents qui font vivre un homme.
«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre plan que de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les gens de Paris aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de l’argent que ceux qui ont de l’esprit. Comme je ne pouvais me piquer d’avoir beaucoup ni de l’un ni de l’autre, on ne me goûta pas beaucoup. Après m’être promené dans la ville quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs hôtels à l’extérieur, je me préparais à quitter ce séjour de l’hospitalité vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues, qui rencontrai-je? notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois qu’elle ne lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon voyage à Paris et m’apprit ce qu’il avait lui-même à y faire, qui était de collectionner des peintures, des médailles, des pierres gravées et des antiquités de toute espèce pour un gentleman de Londres qui venait d’acquérir du goût en même temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus surpris de voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même m’avait souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je lui demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus facile. Tout le secret consistait à s’en tenir strictement à deux règles: l’une, de toujours faire remarquer que le tableau aurait pu être meilleur si le peintre s’était donné plus de peine; et l’autre, de louer les ouvrages de Pietro Perugino. «Mais, reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné à être auteur à Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous instruire dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.»
«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car c’était un moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon ambition. J’allai donc à son logement, je réparai ma toilette grâce à son assistance, et, au bout de quelque temps, je l’accompagnai aux ventes publiques de tableaux, où l’on comptait que la haute société anglaise fournirait des acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement sur chaque tableau on chaque médaille, comme à un guide infaillible du goût. Il tirait très bon parti de mon assistance en ces occasions; lorsqu’on lui demandait son avis, il m’emmenait gravement à l’écart, me demandait le mien, secouait les épaules, prenait l’air profond, revenait et déclarait à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion sur une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu parfois de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir vu, après avoir émis l’opinion qu’une peinture n’avait pas assez de moelleux, prendre très délibérément une brosse chargée de vernis brun qui se trouvait là par hasard, la passer sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute la compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les teintes.