LE lendemain matin de bonne heure, je fus réveillé par ma famille, que je trouvai en larmes à mon chevet. L’aspect lugubre de tout ce qui était autour de nous les avait, à ce qu’il semble, abattus sous son influence. Je les grondai doucement de leur chagrin, en leur affirmant que je n’avais jamais dormi avec plus de tranquillité, et je m’informai ensuite de ma fille aînée, qui n’était pas avec eux. Ils m’apprirent que son malaise et sa fatigue de la veille avaient augmenté sa fièvre, et qu’on avait jugé qu’il valait mieux ne pas l’amener. Mon premier soin fut d’envoyer mon fils retenir une chambre ou deux pour y loger la famille, aussi près de la prison qu’il serait possible d’en trouver. Il obéit; mais il ne put trouver qu’une seule pièce, qu’il loua à bas prix pour sa mère et ses sœurs, le geôlier ayant l’humanité de consentir à ce que lui et ses deux petits frères couchassent dans la prison avec moi. On leur prépara donc, dans un coin de la chambre, un lit qui me parut être tout ce qu’il fallait. Je désirai cependant savoir d’abord si mes jeunes enfants voudraient bien coucher en un lieu qui avait semblé les effrayer en entrant.
«Eh bien! mes bons enfants, m’écriai-je, comment trouvez-vous votre lit? J’espère que vous n’avez pas peur de coucher dans cette chambre, toute sombre qu’elle paraisse?
—Non, papa, dit Dick; je n’ai peur de coucher nulle part où vous êtes.
—Et moi, dit Bill, qui n’avait encore que quatre ans, j’aime mieux tous les endroits où est mon papa.»
J’assignai ensuite à chaque membre de la famille ce qu’il avait à faire. Ma fille reçut pour instruction particulière de veiller à la santé affaiblie de sa sœur; ma femme devait s’occuper de moi; mes petits garçons auraient à me faire la lecture. «Et quant à vous, mon fils, continuai-je, c’est du labeur de vos mains que nous devons tous attendre notre subsistance. Votre salaire d’homme de peine suffira pleinement, avec la sobriété convenable, à nous entretenir tous, et même confortablement. Voilà que tu es âgé de seize ans, mon fils; tu as de la force, et elle t’a été donnée dans un but bien utile: elle doit sauver de la faim vos parents et votre famille sans ressources; préparez-vous donc aujourd’hui même à chercher de l’ouvrage pour demain, et rapportez chaque soir pour notre entretien l’argent que vous gagnerez.»
Lui ayant ainsi donné ses instructions et ayant réglé tout le reste, je descendis à la prison commune, où je pouvais jouir de plus d’air et d’espace. Mais je n’y étais pas depuis longtemps que les blasphèmes, l’obscénité et la brutalité qui m’assaillaient de tous côtés me chassèrent dans ma chambre. J’y restai pendant quelque temps, réfléchissant à l’étrange infatuation de ces misérables qui, voyant le genre humain tout entier en guerre ouverte contre eux, travaillaient encore à se faire pour l’avenir un formidable ennemi.
Leur endurcissement excitait ma compassion la plus profonde et effaçait de mon esprit mon propre mal. Il me parut même que c’était un devoir qui m’incombait que d’essayer de les ramener. Je résolus donc de redescendre encore, et, en dépit de leur mépris, de leur donner des conseils et de les vaincre par la persévérance. M’étant rendu au milieu d’eux, je fis part de mon dessein à M. Jenkinson, qui en rit de bon cœur, mais qui le communiqua aux autres. La proposition fut reçue avec la plus grande gaieté, car elle promettait de fournir un nouveau fonds d’amusement à des gens qui n’avaient pour s’égayer d’autres ressources que celles qu’on peut tirer de la moquerie et de la débauche.
Je leur lus une partie du service d’une voix haute et simple, et je vis que mon auditoire s’en divertissait sans réserve. D’obscènes murmures, des gémissements de contrition ironiques, des clignements d’yeux, des accès de toux, tour à tour excitaient les rires. Je continuai néanmoins à lire avec ma solennité naturelle, sentant que ce que je faisais en améliorerait peut-être quelques-uns, sans pouvoir d’aucun d’eux recevoir la moindre souillure.
Après la lecture, j’entamai une exhortation calculée au début plutôt pour les amuser que pour les condamner. J’ai déjà fait observer que leur bien était le seul motif qui pût m’engager à agir ainsi, que j’étais leur compagnon de prison, et que maintenant prêcher ne me rapportait plus rien. J’étais affligé, leur disais-je, de les entendre parler d’une façon si impie, parce qu’ils n’y gagnaient rien et qu’ils pouvaient y perdre beaucoup. «Soyez-en sûrs, en effet, mes amis, m’écriai-je—car vous êtes mes amis, quoique le monde puisse renier votre amitié,—quand même vous prononceriez douze mille jurons en un jour, cela ne mettrait pas un sou dans votre bourse. Que signifie-t-il donc de faire à tout moment appel au diable et de courtiser son amitié, puisque vous voyez qu’il vous traite si indignement? Il ne vous a rien donné ici-bas, vous le voyez, qu’une bouche pleine de jurons et un ventre vide, et, d’après les meilleurs renseignements que j’ai de lui, il ne vous donnera rien de bon plus tard.
«Si nous sommes maltraités dans nos relations avec un homme, nous nous adressons naturellement ailleurs. Ne vaudrait-il donc pas la peine d’essayer seulement comment vous trouveriez le traitement d’un autre maître, qui, du moins, nous donne de belles promesses pour nous faire venir à lui? Assurément, mes amis, de toutes les stupidités du monde celui-là doit avoir la plus grande qui, après avoir dévalisé une maison, court demander protection aux agents de police. Et pourtant, en quoi êtes-vous plus sages? Vous êtes tous à chercher un appui auprès de quelqu’un qui vous a trahis déjà, à vous adresser à un être plus malicieux qu’aucun de tous les agents de police; car ceux-ci se contentent de vous attirer dans le piège et de vous perdre; mais lui attire et perd, et, ce qui est pire que tout, c’est qu’il ne vous lâchera pas quand le bourreau aura fini.»