Nos ancêtres saxons, tout féroces qu’ils étaient à la guerre, n’avaient que peu d’exécutions en temps de paix; et, dans tous les gouvernements primitifs qui portent encore, fortement marquée, l’empreinte de la nature, presque aucun crime n’est tenu pour capital.

C’est parmi les citoyens d’un état de civilisation raffinée que les lois pénales, lesquelles sont entre les mains des riches, pèsent sur les pauvres. Les gouvernements, à mesure qu’ils vieillissent, semblent prendre l’humeur morose du grand âge; et, comme si nos biens nous devenaient plus chers à mesure qu’ils s’accroissent, comme si, plus notre opulence est énorme, plus nos craintes s’étendaient, toutes nos possessions sont chaque jour encloses comme d’une palissade de nouveaux édits et entourées de gibets pour épouvanter tous les envahisseurs.

Je ne saurais dire si c’est à cause du nombre de nos lois pénales ou à cause de la licence de notre population que ce pays offre plus de condamnés en un an que la moitié des États de l’Europe pris ensemble. Peut-être est-ce dû aux deux causes, car elles s’engendrent mutuellement l’une l’autre. Lorsque, par des lois pénales sans discernement, une nation voit le même châtiment attaché à des degrés de culpabilité divers, le peuple, n’apercevant pas de distinction dans les peines, est conduit à perdre tout sentiment de distinction dans le crime, et c’est cette distinction qui est le boulevard de toute moralité: ainsi la multitude des lois produit des vices nouveaux, et les vices nouveaux appellent de nouvelles rigueurs.

Il serait à désirer que le pouvoir, au lieu d’imaginer de nouvelles lois pour punir le vice, au lieu de tirer avec dureté les cordes de la société jusqu’à ce qu’une convulsion vienne les faire se rompre, au lieu de retrancher de son sein comme inutiles des misérables avant d’avoir essayé leur utilité, au lieu de transformer la correction en vengeance, il serait à désirer que nous missions à l’épreuve les moyens préventifs de gouvernement, et que nous fissions de la loi le protecteur, mais non le tyran du peuple. Nous verrions alors que des créatures, dont nous regardions les âmes comme des scories, n’ont manqué que de la main de l’affineur; nous verrions alors que des créatures, aujourd’hui attachées à de longs tourments pour éviter au luxe de ressentir un moment d’angoisse, pourraient, si on les traitait comme il convient, servir à donner du nerf à l’État dans les temps de danger; que, de même que leurs visages, leurs cœurs aussi sont semblables aux nôtres; qu’il y a peu d’esprits si avilis que la persévérance ne puisse amender; qu’il n’est pas besoin de la mort pour faire qu’un homme ait vu son dernier crime, et que le sang ne sert guère à cimenter notre sécurité.


CHAPITRE XXVIII

Le bonheur et le malheur dans cette vie dépendent de la prudence plutôt que de la vertu, car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins dans leur répartition.