DÉJÀ quinze jours s’étaient écoulés depuis mon arrestation; mais, depuis mon arrivée, je n’avais pas eu la visite de ma chère Olivia, et il me tardait grandement de la voir. Je fis part de mon désir à ma femme, et le matin suivant la pauvre fille entra dans ma chambre, appuyée au bras de sa sœur. Le changement que je vis dans sa physionomie fut un coup pour moi. Les grâces sans nombre qui y faisaient naguère leur séjour en avaient fui, et la main de la mort semblait avoir modelé tous ses traits pour m’alarmer. Ses tempes étaient creusées, la peau de son front tendue, et une fatale pâleur siégeait sur sa joue.
«Je suis bien aise de te voir, ma chérie, m’écriai-je. Mais pourquoi cet abattement, Livy? J’espère, mon amour, que vous avez trop de considération pour moi pour laisser le chagrin miner ainsi une vie que je prise autant que la mienne. Du courage, enfant, et nous pourrons encore voir des jours plus heureux.
—Vous avez toujours été bon pour moi, monsieur, répliqua-t-elle, et la pensée que je n’aurai jamais l’occasion de partager ce bonheur que vous promettez ajoute à ma peine. Le bonheur, je le crains, ne m’est plus destiné ici-bas, et j’ai hâte d’être loin d’un lieu où je n’ai trouvé que le malheur. En vérité, monsieur, je voudrais que vous fissiez votre soumission à M. Thornhill; cela pourrait, jusqu’à un certain point, l’induire à la pitié envers vous, et cela me donnerait quelque soulagement en mourant.
—Jamais, enfant, jamais on ne m’amènera à reconnaître ma fille pour une prostituée; car, si le monde regarde votre faute avec mépris, qu’il m’appartienne du moins de la considérer comme une marque de simplicité crédule, et non comme un crime. Ma chérie, je ne suis nullement malheureux en ce lieu, quelque lugubre qu’il paraisse, et soyez sûre que tant que vous continuerez à vivre pour ma joie, lui n’aura jamais mon consentement de vous faire plus misérable en en épousant une autre.»
Après le départ de ma fille, mon compagnon de prison, qui était présent à cette entrevue, me fit avec assez de bon sens des remontrances sur mon obstination à refuser une soumission qui promettait de me donner la liberté. Il me fit remarquer que le reste de ma famille ne devait pas être sacrifié à la paix d’une seule enfant, et de la seule qui m’eût offensé. «D’ailleurs, ajouta-t-il, je ne sais pas s’il est juste de mettre ainsi obstacle à l’union de l’homme et de la femme, comme vous le faites à présent, en refusant de consentir à une alliance que vous ne pouvez pas empêcher, mais que vous pouvez rendre malheureuse.
—Monsieur, répliquai-je, vous ne connaissez pas l’homme qui nous opprime. Je sens parfaitement qu’aucune soumission de ma part ne pourrait me procurer la liberté, même pour une heure. On me dit que, précisément dans cette chambre-ci, un de ses débiteurs, pas plus tard que l’année dernière, est mort de besoin. Mais quand ma soumission et mon approbation pourraient me transférer d’ici dans le plus beau des appartements qu’il possède, je n’accorderais ni l’une ni l’autre, car quelque chose me dit à l’oreille que ce serait sanctionner un adultère. Tant que ma fille vivra, aucun mariage qu’il puisse contracter ne sera jamais légal à mes yeux. Si elle m’était enlevée, je serais, il est vrai, le plus vil des hommes d’essayer, par ressentiment personnel, de séparer ceux qui désirent s’unir. Non, tout scélérat qu’il est, je voudrais alors qu’il fût marié, pour prévenir les conséquences de ses futures débauches. Mais aujourd’hui, ne serais-je pas le plus cruel de tous les pères de signer un instrument qui doit mettre mon enfant au tombeau, dans le seul but d’éviter la prison moi-même, et ainsi, pour échapper à une douleur, de briser sous mille autres le cœur de mon enfant?»
Il reconnut la justesse de cette réponse, mais il ne put s’empêcher de faire observer qu’il craignait que la vie de ma fille ne fût déjà trop attaquée pour me tenir prisonnier longtemps. «Toutefois, continua-t-il, quoique vous refusiez de vous soumettre au neveu, j’espère que vous n’avez rien à objecter à mettre votre cas devant l’oncle, qui a la plus haute réputation du royaume pour tout ce qui est juste et bon. Je vous conseillerais de lui envoyer une lettre par la poste, l’informant de tous les mauvais traitements de son neveu, et je gage ma vie qu’en trois jours vous aurez une réponse.» Je le remerciai de l’idée, et immédiatement je me mis en devoir de l’exécuter. Mais je manquais de papier, et malheureusement tout notre argent avait été dépensé ce matin-là en provisions. Néanmoins, il m’en fournit.
Les trois jours suivants, je fus dans l’anxiété de savoir quel accueil ma lettre avait bien pu recevoir; mais en même temps j’étais fréquemment sollicité par ma femme de me soumettre à toutes les conditions plutôt que de rester ici, et à chaque heure on me répétait des détails sur le déclin de la santé de ma fille. Le troisième et le quatrième jour arrivèrent, mais je ne recevais point de réponse à ma lettre: les plaintes d’un étranger contre un neveu favori n’avaient aucune chance de succès, de sorte que ces espérances s’évanouirent bientôt comme toutes les précédentes. Mon esprit, toutefois, se soutenait encore, bien que l’emprisonnement et le mauvais air commençassent à altérer visiblement ma santé, et que mon bras qui avait souffert de l’incendie devînt de plus en plus malade. Cependant mes enfants se tenaient assis autour de moi, et tandis que j’étais étendu sur ma paille, ils me faisaient tour à tour la lecture ou écoutaient mes conseils en pleurant. Mais la santé de ma fille déclinait plus vite que la mienne; chaque nouvelle qui me venait d’elle contribuait à accroître mes appréhensions et ma peine. Le matin du cinquième jour, après avoir écrit la lettre envoyée à sir William Thornhill, je fus effrayé d’apprendre qu’elle avait perdu l’usage de la parole. Ce fut alors que la prison me fut véritablement douloureuse; mon âme s’élançait de sa geôle vers le chevet de mon enfant pour l’encourager, pour l’affermir, pour recevoir ses derniers vœux et enseigner à son âme le chemin du ciel! D’autres renseignements arrivèrent.